jeudi 21 août 2014

La nostalgie n'est plus ce qu'elle était

Au bout du conte, Agnès Jaoui, 2013.

Je n'écris quasiment plus ici ces derniers temps. Simplement parce que je vois assez peu de films.


Pitch.
Film (un peu) chorale avec pour toile de fond la « critique constructive » des mythes romantiques (entendre « romantique » dans le sens débile de fleur bleue) par une variation sur le thème de Cendrillon. Autour d'elle, une tante bohème, un beau-papa blasé (joué par Bacri, si, si, je vous jure), un maléfique mé(ga)lomane, une roturière en mal d’amour, dans un Paris bourgeois à en crever.

Contexte et réalisation.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai envie de m'attarder d'abord sur la forme du film, et rien qu'elle. J'ai reparlé récemment de certains films de l'ex-couple Bacri/Jaoui avec des amis, et je me rends à chaque fois compte à quel point je les aime (Cuisine et dépendances, Un air de famille, Le goût des autres), et à quel point ils sont si injustement méconnus par ma génération. Ces trois seuls films devraient être les Rohmer de ma génération, c'est-à-dire des films pas forcément incontournables, mais cultes, marquants, énervants par certains côtés, et que l'on peut revoir cinq, dix, vingt fois. Ils sont étonnants de justesse par la peinture précise et jouissive qu'ils offrent des relations sociales, familiales, amicales, amoureuses. Ils forcent le respect par la douceur avec laquelle ils abordent des thèmes très difficiles (la violence de la Culture, la hiérarchisation dans les familles, les échecs personnels et les retrouvailles impossibles). Et hormis Le goût des autres, la force - énorme - de ces récits n'est pas nécessairement, à mes yeux, la place donnée au dialogue (qui est certes parfaite) mais plutôt la grande cohésion et cohérence de ces pièces de théâtre. Parce qu'elles sont des pièces de théâtre, elles sont extrêmement simples en termes de mise en scène (« épurées » comme dirait un type des Inrocks), et donc doivent être parfaites dans leur rythme, leur humour, leur récit pour accrocher le spectateur. Ce qu’elles sont. C'est d'ailleurs pour cela qu'on leur pardonne de ne pas être du cinéma, mais du théâtre filmé - l'expression est peut-être impropre, je devrais dire ces « films de théâtre », plutôt. Alors pourtant, dans Le goût des autres, la caméra suit les personnages, à l’extérieur, évoluant dans des espaces différents, et je n'en ai aucun mauvais souvenir. Au contraire. Cela servait bien le récit, notamment pour mettre en exergue les rapports de « classes » entre Bacri et le monde artiste qui le rejette. Et la réalisation suivait. C’était sans doute pas du P.T. Anderson, mais c’était honnête, c’était plutôt beau.

Dans Au bout du conte, j'ai vraiment été frappé par la mauvaise réalisation du film. Ou plutôt par la réalisation paresseuse. C'est assez mal filmé, les quelques idées de mise en scène (caméra en dehors de la voiture, scène filmée de l'autre côté de la rue) sont attendues au possible et font presque film amateur. C'est pauvre aussi en termes de rythme, les quelques moments qui font explicitement référence à des contes sont ridicules (la scène d'ouverture est crasseuse) – et c'est sans doute à dessein, mais cela n'enlève rien à l'argument ! Il est possible et même nécessaire de bien filmer le médiocre ou le vulgaire, c'est d'ailleurs pour cela que c'est intéressant. Pour terminer le tableau, je trouve le montage raté- mais alors carrément raté - et c'est pourtant le genre de trucs que je relève pas souvent au cinéma. Au point que l'on s'y perd dans le récit, que l'on ne comprend pas les liens entre les personnages, et que l'on s'accroche pour comprendre le fond du propos. Je dois reconnaître que la bande originale est réussie (mais tu prends du Tchaïkovski, c'est pas non plus le risque de l'année). Partout, les scènes filmées en extérieur sonnent faux, ou plutôt, sont  injustifiées. Cela dit, c'est pas non plus désagréable à voir en tant que tel, on ne s'arrache pas les yeux devant, c'est simplement une constatation difficile pour moi qui voue un véritable culte à Jaoui et Bacri, malgré leurs (nombreuses) errances. Ici, c’est clair. Ils
sont tous deux auteurs, mais c'est un fait, Jaoui n’est définitivement pas une réalisatrice intéressante.


Le fond.
Je m'attardais sur la mise en scène parce qu'il me semble que c'est elle qui dessert le récit et fait passer le film d'un statut potentiel de film d'auteur à celui de petit film français sympatoche. Car le fond finit par rejoindre cette forme un peu vite faite, un peu facile, assez peu créative. Pourtant, ça commence vraiment pas mal, une fois la scène d'intro passée. Malgré un récit foutraque, on arrive rapidement sur les situations typiques des Jaoui/Bacri : rencontres entre milieux sociaux, dialogues à mourir de rire, répliques magiques (Bacri en sort par douzaine. « C'est chiant, les enfants, c'est vrai, quand on regarde ça à plat » ; « Nan mais, arrêtez de parler, moi, le code moral des voyantes, vraiment, j'en ai rien à foutre, alors ça » ; « Qu'est-ce qu'on fait, là ? Bah on s'emmerde »). Ils ont une vraie patte pour créer des situations attachantes, des personnages ambigus, représenter les idéalistes insupportables et les cyniques invivables, les bourges complètement déphasés et les marginaux destroys, et puis, ils parviennent réellement à tisser un des récits les plus cyniques que j'ai vu depuis un bail. Je dirais même qu'ils arrivent à le faire sans trop de manichéisme, avec une tendresse, une douceur. C'est facile, mais c'est efficace. On te prend Cendrillon, on te la tord dans tous les sens, et on te la jette sur le trottoir. Cette manière de cracher sur les codes narratifs, de détruire à coups de pelle les mythes du coup de foudre ou de l'amour éternel est évidemment simple, mais n'en reste pas moins extrêmement jouissive. En outre, le film parvient à proposer quelques réflexions qui détonnent - notamment sur le rapport entre les parents d'élèves et l'institution scolaire, où, j'étais non seulement mort de rire mais j'ai retrouvé de réelles scènes vécues par mes parents, notamment quand la principale apprend que le couple d'une petite un peu mise à l'écart est divorcé. Mon père avait vécu à peu près la même chose, quand une employée municipale renouvelait ses papiers d'identité, et avait eu l'incroyable culot de lui sortir: "et vous êtes séparé, en plus?". C'est génial de réussir à montrer ce petit rien de mépris absolu, qui veut tout, tout dire. L'utilisation du conte en tant que tel est plus inégale. Certaines références sont parfaites (le réveil de la Belle au Bois Dormant tient, selon moi, du génie pur) ; d'autres sont très mauvaises, voire détestables (la perte de la chaussure est pathétique ; la scène de « l’amour à Paris » est vraiment dégueulasse).
Le parti pris de l'univers de conte touche donc dans le même temps ses forces et ses limites. Il permet aux auteurs plein de raccourcis (on se rencontre, on s'aime, on se détruit) et autorise Jaoui à ne pas prendre de gants, et donc à avancer rapidement dans le récit et de proposer un vrai discours sur "la rencontre". Mais dans le même temps, elle se permet d'accumuler des clichés vraiment laids (la grosse bourgeoise est évidemment refaite et horrible – "mais c'est paske c'est la marâtre" ; le personnage principal est compositeur de musique classique déconstructionniste pour orchestre à cordes à 23 ans, bah oui, facile – "mais c’est paske c’est le héros"), et d'opérer nombre de raccourcis qui desservent le récit. Elle s'autorise des turpitudes qu’elle reproche à autrui ou prétend parodier (la médiocrité, la superficialité, la caricature). Elle mine son propre propos par la surenchère humoristique, et surtout par une absence de cohérence de fond du scénario, du montage, de la réalisation en elle-même. C'est là le principal reproche que j'ai à faire au film.

Je suis pas clair, donc exemple : à la fin du film, le héros est tiraillé entre deux femmes (en gros, le mythe et la réalité, la blonde et la brune). En parallèle, le personnage de Jaoui organise un spectacle pour enfants sur le thème de Blanche-Neige (ou autre héroïne pareillement flasque). Les deux scènes se déroulent en même temps. Au moment du baiser entre le prince et Blanche-Neige, la gamine sur scène refuse d’embrasser le prince. A l’instar du héros et de l’héroïne, qui ne le font pas non plus - et c'est même triste  - pathétique même, mais cette fois dans le bon sens du terme - à en pleurer. Je trouve que l’idée est plutôt brillante, correspond tout à fait à du Bacri/Jaoui. On te prend une situation de départ classique, on t’y insuffle un brin de cynisme et beaucoup de réalisme, et on te laisse sur ta faim. Ce que tu attends du film ne vient jamais, et c’est vraiment pas mal. Sauf que là, une minute plus tard, le gamin qui joue le prince (je pense que plus aucun lecteur ne suit ma pensée à cet instant) se retrouve en coulisses, et une autre gamine vient lui prendre la main. Et c’est directement répercuté à l’écran pour notre héros, qui retrouve la 2nde jeune femme. Et là, pour moi, il y a ou bien un problème de scénario, ou bien un problème de mise en scène. Parce que la scène joue sur ce qu’on attend du cinéma et qui n'arrive jamais (et ne devrait pas arriver): c'est-à-dire les retrouvailles amoureuses entre le héros et l’héroïne. Principe : on nous crache à la gueule ; puis on remplace ce sentiment d'inaccompli - génial - par une autre scène de retrouvaille amoureuse finalement aussi attendue que la première et finalement aussi conformiste que la première, que l’on a bâché par prétendu anticonformisme, justement. Alors, sur le fond, pour ceux qui auront vu le film, c’est compréhensible – et justifié en termes d’intrigue. Mais c’est le fond du procédé qui me semble contestable : je trouve que le décalage entre cette volonté de casser les codes, et le retour permanent à ceux-ci est symptomatique du film. Il tente d’être une parodie critique, un truc acerbe, et se retrouve à faire exactement la même chose que les ficelles narratives qu’il dénonce…

Reste les dialogues. Et des acteurs que l’on ne peut qu’aimer.


A la mémoire d'avant.
Malgré tout ça, j’ai quand même passé un moment intéressant. C'est le film du "quand même", du "malgré tout". On apprécie "quand bien même", parce que c'est eux. Parce qu'on se bidonne plein de fois devant le film. Parce que les dialogues sont excellents. Parce que les acteurs en général sont plutôt pas mal et que Jaoui et Bacri sont toujours parfaits. Parce qu’on ne capte pas tout, qu’on a de la place pour l’interprétation. Parce que même s’ils vivent vraiment dans leur monde (très bourge, finalement, très à part), ça tient à peu près le choc du réel. Parce qu’on se dit que ces gens ont un vrai talent pour dépeindre les relations humaines, pour les écrire surtout. 

Je les défonce pendant toute cette critique et pourtant, qu'est-ce que je les aime. Et c'est quand je me souviens de ce qu'ils ont fait que je continue à aimer ce qu'ils font. C'est un jeu dangereux, qui amène les uns à saluer des Woody Allen à la chaîne alors qu'ils sont de plus en plus mauvais. Pour eux deux, je pourrais le faire - un tout petit peu - par nostalgie et par amour de leur passé.

Il me tarde de revoir leurs petits et grands films, avec exigence et avec bienveillance. Il me tarde de réentendre les saillies de Bacri devant la médiocrité ambiante ("Vous me laissez tout seul, avec eux? J'ai rien à leur dire moi ! J'veux bien meubler, on passe sa vie à meubler. Mais pour dire quoi ? Je comprends même pas ce qui me dit, ce type !"), de Jaoui ("Si je suis fatiguée? Heu... Je frise le coma") et de Darroussin, ô combien absent ici ("J'ai lu un truc incroyable aujourd'hui patron, j'crois que ça peut vous aider. Ah, voilà: "profondes sont nos souffrances", lui dit-elle...").

Ce qui est marrant, c'est que même moyens (voire très moyens), Bacri et Jaoui sont grands, parce qu'ils aiment le théâtre, et que c'est devenu plutôt rare au cinéma.

Tudy

jeudi 17 avril 2014

La Marche d’Après – Considérations sur le malheur français

La Marche d’Après, 2014, Le Bras, Hume-Ferkatajdi,  Roxo.
Il va m’être très difficile d’être objectif sur ce documentaire, dans la mesure où il a été réalisé par un de mes potes (entre autres). Mais le mix entre une profonde sympathie pour les trois réalisateurs, et une exigence d’autant plus forte envers eux devrait (je dis bien « devrait ») ramener un certain équilibre dans cette critique. Pas sûr.

Pitch & poutch.
Documentaire au format classique, sous-titré 30 ans de lutte pour l’égalité, qui retrace les origines de « la Marche des Beurs » de 1983, et propose une analyse engagée des conséquences politiques et des suites de cet événement qu’on a, il est vrai, plutôt oublié.

Feel Good Incorporation.
C’est la trame de cette critique, et c’est ce qui m’amènera à la fois à saluer très sincèrement la qualité de ce travail, et à la fois à lui rentrer dedans joyeusement (et j’espère pas trop méchamment) : La Marche d’Après est clairement un Feel Good Movie (enfin Documentaire mais c'est pareil). 

J’vais donc donner le ton : Flaubert parlait de « ratatouille sentimentale » en parlant de sa première version de L’Éducation sentimentale, écrit à la vingtaine (à la fois j’suis quand même trop mignon, j’compare les réalisateurs à Flaubert).

Ici, c’est un peu pareil. C’est un putain de beau projet, plein de bonnes intentions, qui a certainement demandé des heures de boulot, de recherches de financements, de questions, d'hésitations, et qui ne dévie jamais de sa ligne fixe, réaliser un documentaire engagé sur l’intégration des générations « issues de l’immigration ». Mais à la fin, des cyniques comme moi ressentent à la fois un sentiment de très grande sympathie envers les « personnages » (car certains sont vraiment des personnages) du documentaire et leurs propos engagés, mi-idéalistes, mi-blasés, absolument certains de leur vérité (on croirait parfois entendre Bahia Benmahmoud dans Le Nom des Gens) ; et à la fois une impression d’une grande naïveté (qu’on ne se méprenne pas : une naïveté vraie en un sens, mais une grande naïveté quand même).

Le documentaire en lui-même est de très, très bonne facture. Visuellement, que ce soit le montage, les enchaînements, les musiques, les images d’archive, c’est mignon tout plein à voir, un néophyte comme moi ne voit pas même la différence avec un documentaire d’Arte, c’est donc parfait à ce niveau là. Vraiment, y’a pas grand-chose à ajouter, c’est léché, c’est beau, ça donne envie de « se prendre la main et de faire une ronde autour de la Terre ». Parce que j'ai rien à dire, j’vais enchaîner tout de suite sur le propos de fond du documentaire.

La trame politique. 
Le documentaire, donc, part de 1970 et des brouettes, et remonte le fil de l’histoire : la Marche de 1983, les années mitterrandiennes, le tournant Pasqua, le FN qui monte, la question identitaire qui se cristallise, puis religieuse, les attentats du 11 septembre, pour terminer sur les « émeutes des banlieues » de 2005. Le documentaire retrouve les acteurs de cette marche, les interroge sur leurs origines, leurs motivations passées, leurs visions présentes. Il donne la parole à des acteurs sociaux des quartiers populaires, à des sociologues, à des habitants. Il propose une analyse pas foncièrement idéologique, mais certainement engagée, de cet événement, des ses réussites et de ses échecs. Il veut rétablir une histoire oubliée, faire oeuvre de salubrité publique en rappelant ces épisodes oubliées, et donner de la perspective aux débats de société actuels. 

Invisible actualité.
Bien, je commence par ce dernier mot, qui est un peu un détail, mais la première question pour moi, c’est quand le documentaire s’arrête-t-il ? En 2005 ? Que s’est-il passé depuis dix ans ? 2005, ça me semble déjà loin. Pas de question sur la période Sarkozy. Pas de référence à la période Hollande. Peut-être par peur de pénétrer une chair trop fraîche (ce qui n’est pas forcément bête, loin de là) ? Mais j’ai eu l’impression que la réponse plus vraisemblable était que l’évidence s’imposait sur les années Sarkozy (débat sur l’identité nationale, karcher, tout ça). Je trouve ça dommage, dans la mesure où ce que j’aime dans ce genre d’exercice, c’est justement quand il dépasse un peu l’évidence, et fournit des réponses concrètes. Le plan « Espoir Banlieue », ça a foiré ou pas ? Et même si c’est évident que ça a foiré, comment, pourquoi ? Quid des évolutions plus récentes?  De l'amoindrissement des services publics ? De la montée du front national au sein même des quartiers populaires ? Et du débat grandissant entre « banlieues urbaines » et « banlieues rurales » (qui, je crois, existait moins auparavant) ? A mes yeux, c’est ça aussi, l’Après.
Du coup, on se retrouve face à un documentaire de très bonne facture, bien fait, mais qui semble refuser d’aller au bout de sa logique, c'est-à-dire de confronter la revendication simple formulée dans les années 1980 (« Acceptez-nous ») à la situation extrêmement complexe actuelle. Parce que finalement, l’analyse du déplacement du débat vers des questions identitaires et religieuses, on commence à en avoir entendu parler. C’est l’actuel qu’on ne voit plus, ou bien à travers des lunettes grossissantes et déformantes que le documentaire tente de nous enlever. Alors le manque de recul empêche certainement de toute manière d’avoir une vision claire de l’évolution des quartiers populaires depuis 10 ans ; mais même si c’est du « More of the Same », on voudrait le voir, le sentir, le comprendre.

Les héritiers de la gauche.
Du coup, que reste-t-il ? Si j’étais méchant, je dirais que ce documentaire ne m’a rien appris. Une analyse classique sur l’échec de SOS Racisme, la polarisation du débat identitaire, la peur grandissante de l’islam, j’ai l’impression d’en avoir bouffé au p’tit dej’ depuis dix ans. Ce à quoi les réalisateurs répondront que ce n’est pas le cas des populations des quartiers populaires, qui auront accès à un discours qui tranche avec le brouhaha médiatique sur les banlieues. Mais du coup, le documentaire pourrait un peu devenir un 'réconfort' (à défaut d'un meilleur terme) pour une population qui en a marre (sans doute à raison) de voir des reportages sur la violence urbaine et la drogue dans les halls d’immeuble. Mais je ne suis vraiment pas certain que le pékin moyen français y trouve son compte. Il verra de très belles idées, des réalités, des analyses, des contre-exemples qui tranchent avec le couplet sur le gamin qui brûle des voitures. Mais il verra surtout le discours qui l’accompagne, et qui est le même depuis 30 ans. Un discours plutôt vrai, volontariste, de gauche, sur l’intégration, ses obstacles que sont le racisme, la ségrégation sociale et spatiale.  Mais je pense que les déjà convaincus en sortiront encore plus convaincus. Et que ceux qui pensent que ce genre de propos appartient aux « bobo-parigo-socialo-mondialistes » en sortiront sans bouger d’un iota sur leur position.
Pourtant, le documentaire introduit quelques idées originales, mais qui sont à mon goût encore trop peu nombreuses pour prétendre dépasser les lignes classiques du discours ressassé sur l’intégration. Un jeune ingénieur, qui ne trouve pas de boulot « alors qu’il est major de promo », commence par décrire sa situation compliquée de chômeur, à témoigner de son expérience personnelle, et termine sur une réflexion fondamentale : la ségrégation raciale, territoriale, est couplée d’une ségrégation de l’information, du réseau, de l’accès à l’information.
Là, on avance. On avance par rapport à cette opposition débile entre "fachos" et "gauchos angéliques". A mes yeux, cet exemple incarne parfaitement ce léger déplacement du curseur qu’il faut opérer pour penser efficacement le problème de la ségrégation de fait dans les quartiers populaires (ou dans les zones rurales d'ailleurs) : il me semble, mais bon c'est depuis ma p'tite chaise de social-traître que je le dis, hein, que focaliser le curseur sur l’identité ou la religion est à terme contre-productif, même si c’est ce qui semble le plus évident. C’est comme si, dans les deux « camps », il était plus facile de rester sur des questions d’identité nationale ou de religion : j’ai pourtant l’impression que certaines populations peuvent être en accord complet ou relatif avec leur identité nationale (aux Etats-Unis, par exemple) et pour autant être l’objet d’une ségrégation importante. La même chose va pour la religion (les communautés protestantes ou catholiques noires aux Etats-Unis – ou en Amérique Latine – en sont un exemple). Je trouve qu’ici, on touche du doigt l’hystérisation du débat identitaire français (selon moi au sein des deux 'pôles' du débat) qui fait de l’appartenance religieuse ou de l’origine l’alpha et l’oméga du débat de société, alors qu’il n’en pas est à mes yeux l’explication unique et complète.

Il faut aussi ajouter, pour être tout à fait complet, que la parole est donnée exclusivement à des acteurs des mouvements antiracistes, à des sociologues qui l’expliquent (et partagent, partiellement ou totalement, les valeurs et les méthodes employées par le mouvement ; ainsi que les conclusions d’échec qui sont tirées – peut-être à l'exception de Julien Dray), à des jeunes qui témoignent de leur expérience actuelle. Je trouve qu’il manque un autre son de cloche, celui du politique (qui ici est juste, au mieux un naïf, au pire un incapable) qui n’a rien compris aux enjeux de politique urbaine ou tout simplement à des acteurs en désaccord avec le propos. Loin de moi l’idée de vouloir légitimer ou défendre ces (ou au moins certains de ces) points de vue, mais le sentiment, à la fin de pareil documentaire, est d’avoir entendu les sans-voix, et c'est parfait, mais en circuit clos, fermé, entre personnes qui se comprennent et se répondent. Encore une fois, ça ne rend pas le projet moins légitime, ni même foncièrement moins intéressant, mais ça le rend beaucoup moins intelligible par le reste de la population.

En fait, y'a deux positions: soit on considère que le débat sur l'intégration est irréconciable, et on continue à se balancer à la gueule les arguments entre les deux camps (ce qui peut se défendre, mais qui n'a pas foncièrement fonctionné dans les années 2000, par exemple) ; soit on essaie d'introduire de nouvelles analyses sur la situation. Je ne dis pas qu'une de ces approches est plus légitime que l'autre ; j'suis juste partisan de la seconde.
« Tu sais donc pas que c’est pas bien d’être raciste ? Que c’est mal ? ».
Il est des sujets dans lesquels on entre comme dans une cathédrale. Et le racisme est l’un de ceux là. Celui où l’on va dire des conneries (j’en ai sorti pas mal au fil de cette critique, oui, oui), celui où l’on se justifie en permanence, celui où l’on vient apaiser sa conscience, de se dire que nous, nous sommes des gens bien, parce qu’opposés aux discriminations. 

Quelques semaines après l'avoir vu, j’ai eu ce fantasme. Le documentaire se terminait sur la scène suivante :

-          « Qu’est-ce que j’apprends, Frankie ? Espèce de malhonnête ! Il paraît que t’as des propos intolérables ! Où y’a pas de tolérance ! Tu sais donc pas que c’est pas bien d’être raciste ? Que c’est mal ? On ne doit pas faire de discrimination raciale, c’est mal ! Juger les gens sur leur religion, c’est mal ! Sur leur couleur de leur peau, sur leurs origines sociales ou sur leur nationalité, c’est mal !
-          Okay… puisque je vois qu’on peut pas discuter… on va faire un duel.
-          Enculé de ta race ! »

Histoire de mettre un peu d’humour, de contradictions et de nuances (j’allais dire de couleurs) dans un travail par ailleurs important, rodé, indubitablement bien fait et utile d'un côté ; parfois un peu moralisateur et pas complètement convaincant pour qui n'adhérerait pas à son hypothèse de départ, de l'autre.  

Tudy

mardi 21 janvier 2014

World War Série Z – Ou comment j’ai commencé à me prendre pour l’Odieux Connard.


World War Z, un réalisateur hollywoodien lambda, 2013.

J’avais eu une dure journée. Je me sentais pas de me mettre à du Henri-Georges Clouzot ou à commencer un film contemplatif de Terrence Malick. Donc, j’ai décidé de me mater un divertissement. Qui permette de mettre le cerveau sur off. Apparemment, les scénaristes aussi avaient eu une dure journée.

Pour ceux qui suivent : l’Odieux Connard est un blogueur arrogant, génial et un peu vain (exemple : http://odieuxconnard.wordpress.com/2011/01/29/lennui-des-morts-vivants/). Cet article (qui ne sera jamais à la hauteur du p'tit doigt de la cheville de trois lignes de l'OC) n’est qu’une pathétique conséquence indirecte de mes lectures bien trop régulières de son blog, et du fait que je n'ai rien publié depuis quatre mois. 

Pitch.
Une invasion de zombies qui calquent leur mode de vie sur Usain Bolt (« they don’t just run… they sprint ! ») à l’échelle planétaire se propage. De Philadelphie à Israël, en passant par le Pays de Galles, Brad Pitt tente d’arrêter le virus avec ses p’tits bras musclés et malgré son absence de diplômes, de quelque compétence ou légitimité que ce soit. 

Le genre du massacre.
Là, je sais ce que vous vous dites. Vous vous dites « ce mec doit être foncièrement atteint et/ou chômeur pour avoir maté un truc pareil un lundi soir » (c'est pas faux). Coupable d’avoir vu ce truc, coupable de lui accorder trop d’importance en écrivant dessus. Je suis Saint-Thomas. Je suis celui qui veut voir, je dois porter ces stigmates pour croire. C’est donc le cerveau troué que je peux écrire sur ce film. Pour paraphraser Saint Nicolas de l’Apostolat dans les saintes écritures, « Moi, World War Z, on m’avait dit ce qu’il valait, mais je l’ai vu. Heureux celui qui croit sans avoir vu ». C’est vrai que l’annonce de scénar’ tient sur un post-it déchiré, mais j’étais pourtant pas foncièrement pessimiste en commençant le film. Vraiment au tout début. Je me disais que le principe d’un film sur l’invasion de zombies comme mondialisation, ça pouvait être sympa, développer une critique du capitalisme mondialisé à outrance, ou au contraire de la progression du fascisme, ou alors une fable sociale sur la lourdeur du processus de paix israélo-palestinien. Mais en fait non

Avant de commencer, il faut que je précise à mon corps défendant que,  contrairement à ma nouvelle référence littéraire en la matière (voir lien ci-dessus), je suis un grand amateur de films de zombies. Un vrai nerd qui a passé des heures à planifier sa stratégie échappatoire en cas d’invasion zombie, qui voit dans ce fantasme la possibilité d’une rédemption, le fait de repartir à zéro, tout ça. C’est vrai que tout cela est un peu facile, surtout depuis qu’un certain Kirkman a rendu ses lettres de noblesse au genre, que ce genre de conneries se développent vitesse grand V. Que ça retombe toujours dans les mêmes eaux (aléas moraux, anarchisme débridé, personnages secondaires qui tombent comme des mouches). Mais j’aime le côté métaphorique débile du film de zombies, j’aime la critique de base de Romero qui l’amène à créer le genre, j’aime ce que ses suivants en ont fait (Rob Zombie le bien-nommé, et même dans une certaine mesure, le premier de Boyle, 28 heures plus tard), j’aime ce qu’ils montrent d’une société, et ce qu’ils en dénoncent. Ce ne sont que rarement des grands films, mais c’est mon plaisir coupable, une sorte de métaphore simple (ça c’est le truisme Romero, je sais, mais il est bon de le rappeler) sur le chaos, sur la société de consommation, sur l’atrocité de l’homme, sur les valeurs tradi, sur la religion, sur la survie. J’aime ce que les parodies de films de zombies leur font dire. J’aime beaucoup le fait que cela fasse désormais partie du paysage social, que ce mythe soit devenu commun, que cette anarchie moderne soit devenue une rengaine.

Je trouve ça surtout bien parce que c’est un genre de série Z, et qui se fout de la gueule de la série Z, et qui embrasse ses codes, et qui surligne ses enjeux, et qui enfoncent ses portes ouvertes. C’est tout le risque de ce genre de logique (exemple : c’est comme du Tarantino qui, quand il se fout trop de la gueule du monde, genre Boulevard de la Mort, en vient à devenir aussi mauvais que les films dont il est censé s’inspirer et qu’il est censé parodier). J’adore ça, et ça me vient d’abord pour la passion pour ce jeu vidéo ridicule et génial qu’était Resident Evil (rien que le titre, quand on y pense, est bien débile), qui embrassait complètement, qui avait poussé à bout, cette logique du survival métaphorique, à coups de grandes phrases débiles, de doublages extrêmement pauvres, de graphismes gores à souhaits, de coexistence entre une véritable peur et un mauvais goût abominable qui le rendait très sympathique.

Je vais même aller jusqu’à dire que le film de zombies était l’un des derniers genres cinématographiques qui appliquaient certaines règles théâtrales à la lettre : unité de temps, unité d’action, unité de lieu, unité du vocabulaire monosyllabique (« just… go… I… will just… slow you… down… », « Oh my God, John, the black man of our group, has been bit ! »). Qui lui confèrent un charme, une certaine aura. Qui en font toute la limite, évidemment. C’est ce jeu avec ces limites scénaristiques qui me font adorer les Zombie, REC, et Planet Terror. C’est un genre que je continue d’aimer. Enfin, je crois.

Le massacre du genre.
Un film de zombies a donc selon moi le droit, presque le devoir, d’être mauvais. Un peu. Pas trop. Ou savoir être bien mauvais, parce que oui, on peut faire un film mauvais avec grande élégance ou un film « élégant » avec très mauvais goût. Ce qui attire l’œil dans World War Z (WWZ, pour les intimes), c’est la nature du zombie en question : il est enragé (mais genre, beaucoup plus que d’habitude), il sprinte, donc, comme dans Zombieland, il n’a aucun sens de la survie (exemple : sauter de 89m de haut pour trouver sa pitance ne lui fait pas vraiment peur), il a l’air méchant. Bon déjà, avec un zombie pareil, on se doute que Brad Pitt va avoir pas mal de bol pour ne survivre ne serait-ce que trois minutes trente, surtout avec deux gamins, puis trois, sur les bras, au milieu de morts-vivants dopés à l’EPO, qui n’hésitent pas à te courir après à 8700, parce qu’à un contre un, c’est moins drôle. Mais à la limite, le concept pourrait être sympa, puisque ça pourrait rendre le film en mode « survie proie-gibier », puisque pas moyen d’arrêter 8700 personnes avec une pelle (j’ai essayé pour les manifestants Pro-Vie qui défilaient à Paris ce week-end. Ce fut un échec). Mais en fait non ! Qu’importe, Brad, un pied de biche à la main, n’hésite à dézinguer, à schlaguer du zombie à la pelle. Mais comme on n’est pas là pour avoir du film réaliste, pour la fable sociale on repassera, pour la mise en scène on retournera pleurer tranquillement dans sa chambre. Du coup, ce côté « zombie sous ecstasy » et qui arrivent par flots est, dans son concept, pas trop mauvais. Vous voyez, métaphore sur les mouvements de masse, réflexions sur les écrits de Wilhelm Reich, introspection sur le moi face à la peur du nombre, anéantissement des valeurs par l’idéologie, je le sentais pas trop mal.

2e idée (et dernière) du film : s’exporter à l’international. Faisant le tour du monde en deux jours, souvent, Brad arrive, jet-lagué comme il faut, et obtient une info tout à fait inintéressante qu’il aurait pu obtenir sans sacrifier 14 de ses p’tits copains dans l’aventure, genre en téléphonant ou en envoyant un fax. Puisque oui, pour apprendre que dalle, Brad fait 6000 km en vol plané, lui, il s’en bat les steaks. Ce qui est d’ailleurs fun, c’est que Brad, il bosse pour l’ONU, mais on sait pas ce qu’il fait. Il est pas médecin. Il est pas militaire. Il est pas humanitaire. Il est pas avocat, ni sculpteur, ni dentiste. Il est… heu… il est même pas genre « agent secret ». Il est « accompagnateur » de l’ONU (il fait pas un super job au départ, mais du coup, il devient le dernier espoir de l’humanité. Pas con, le gars). Et ouais. Et il faut qu’il trouve un remède à l’apocalypse zombie. Bon. Côté international, donc, qui a le mérite d’être (relativement) novateur. Jérusalem qui croule sous  les zombies, c’est quand même assez osé, dans l’idée. Mais juste dans l’idée.

« HOLLYWOOD WAS HERE ».
Ce film ne propose aucun sens, aucune morale, aucune action réellement bluffante. C’est vraiment un objet vide. Un film qui n’assume même pas ce qu’il est, qui tente de faire dans le grandiloquent alors qu’il n’a absolument rien à dire, ni sur le monde, ni sur la série Z, ni sur les zombies, ni sur rien du tout. Mais ce qui est pire, c’est qu’il se prend très, très au sérieux, et entre, bien plus que d’autres films post-apocalyptiques, dans des enjeux qui sont, en théorie, extrêmement politiques. Alors prenons l’exemple le plus marquant du film.

Quand, à Séoul, Jeannot dit à Brad que selon Michel, d’après les infos de Pedro, la personne qui sait d’où est parti le virus est un Israélien prénommé Stanislas, Brad paie donc une petite visite à l’État hébreu. Surprise ! Les Israéliens, « grâce » au mur qu’ils ont construit autour d’un « périmètre de sécurité » (le mur faisant à peu près 60 mètres de haut, histoire que les Palestiniens se fassent pas la courte-échelle pour passer) leur permet de survivre à l’attaque de zombies ! Magnifique ! En plus, ils l’ont renforcé en entendant une rumeur sur des zombies venue d’Inde (à ce moment, je me suis dit que Brad allait forcément aller dézinguer des habitants de New-Delhi, mais en fait non). Mais pourquoi eux l’ont su et pas les autres nations ? Là, on sent la polémique qui monte. On sent le propos géopolitique qui sous-tend l'action. On sent la prise de risques inconsidérés des scénaristes qui recevront bientôt un p'tit coup de fil de Manuel. Et là, Stan, Stanny, nous sort que c'est parce qu’Israël ne prend « aucun risque » et prend « toutes les rumeurs au sérieux ». Pourquoi ? Parce qu'attentats Munich, parce que guerre du Kippour, parce que 1933. Il parle avec une larme dans les yeux de la prévoyance israélienne et de son savoir faire qui lui permet de filtrer les gens pour que les zombies ne passent pas. Malin, le p’tit Stan ! Cependant, Stan déchante assez vite quand il se rend compte que des p’tits Palestiniens qui passaient par là (ah oui, parce que les zombies ont quand même le mérite de faire ce que Barack et John n’arrivent pas à faire, instaurer une paix au Proche-Orient) font de la musique un peu trop fort, et que le résultat, c’est que « Nuevo Jerusalem » est réduit en cendres par des hordes d’Ara… heu… de zombies. Et Brad, non sans avoir re-sacrifié quarante-cinq militaires de Tsahal qui passaient dans le coin, saute dans un avion, fort de l’information qu’il a glané (heu… qu’il faut construire des murs de 90 mètres de haut à Rhode Island, mais éviter que des p’tits cons mettent de la musique aux fenêtres), et finit par faire exploser une grenade dans cet avion, évidemment envahi d’infestés (si, si ! c’est possible). Bien, je n’irais pas plus loin sur l’histoire, c’est la même chose en boucle, mais dans des endroits différents.
Alors sérieusement, que nous dit une telle séquence ? Au-delà du côté, il faut le reconnaitre, original de la situation (et le fait que Tsahal, malgré ses discours, son professionnalisme et son opérabilité finisse tout de même par se faire démonter), le discours derrière est tout de même consternant. Si le film de zombies, au lieu d’être une farce grotesque ou un mélo introspectif sur la nature humaine finit par être une fable sur la bienfaisance du sécuritaire, de la paranoïa et de la démesure (désolé, Stan, j'étais très touché par ton discours, mais c’est tout de même ce que tu décris, parce que franchement, mettre les attentats de Munich sur le même plan qu’une invasion de zombies qui s’entraînent pour le marathon de Paris, c’est un peu bref), ça devient simplement consternant.

Mais l’amour et la vérité vaincront, à la fin. Et d’ailleurs, José, le petit mexicain récupéré au départ du film, est toujours là, donc le film est sauf, et la morale hollywoodienne aussi (à la fin, Brad nous dit : « battez-vous », et « aimez-vous les uns les autres ». Véridique).

La mort de la série Z.

Et Wilhelm Reich ?
Et Romero ?
Et un peu d’humour ?
Et un peu d’originalité ?
Heu… ba non, rien du tout. Ce qui est drôle, c’est qu’un film pareil montre que le blockbuster ne crée plus de genre, ne crée plus de codes, il fait une espèce de synthèse entre les genres qu'il exploite et ses propres codes, et finit pas détruire les deux. Ça a toujours été des films niais, bien débiles mais il faut reconnaître à Terminator ou à Matrix (le premier, hein) un certain goût, une certaine capacité américaine à construire un divertissement, certes décérébré, mais qui prétendait un peu à quelque chose, à un peu de cinéma, à un peu de mise en scène. Là, même pas. Le dernier machin avec Johnny Depp, Lone Ranger, a explosé en vol. Ce WWZ est un ramassis d’effets spéciaux et se veut sérieux, beaucoup trop sérieux. Alors bien sûr, on peut se dire (je l’ai entendu au moins huit ces dernières semaines) que les films de super-héros trustent les fonds hollywoodiens et envahissent nos écrans de manière insupportable. Mais quand on voit WWZ, on se demande si le monde hollywoodien serait tellement différent, sans les Avengers. On se dit que c’est ni une licence Marvel, ni les films d’animation qui pullulent qui pèsent sur le blockbuster, c’est l’absence de risques qui est centrale, c’est ce code moral, scénaristique, à respecter, et qui doit s’extraire de toute distance critique, ironique, farcesque, outrancière, même quand elle traite d’un genre comme le film de zombies. Ce qui me gave, c’est que Hollywood va même réussir à détruire la série Z.

Une grosse daube. Oui, j’enfonce des portes battantes. Évidemment, pas besoin de mater un film pareil pour le comprendre. Juste une piqûre de rappel.
Et surtout, n’oubliez pas ! Allez au cinéma !

mercredi 13 novembre 2013

Unsere Mütter, Unsere Väter - A l'Est, Rien de Nouveau

Unsere Mütter, Unsere Väter, Philipp Kadelbach, 2013.

Pitch et plot.
1941. Ils étaient cinq. Cinq Allemands à la fleur de l'âge, plein de rêves, avant la vie presque, rendus fous par l'effervescence nationaliste, emportés par les circonstances folles du nazisme et de la guerre. Trois partent sur le front de l'Est ; deux restent à Berlin. Au début, ils étaient cinq.
 
L'origine.
Unsere Mütter, Unsere Väter est une production de la chaîne publique allemande ZDF, diffusée en 2013. Trois épisodes de 1h30 chacun, conçus comme un téléfilm, réalisés comme un vrai film. Le titre se traduit par : « nos Mères, nos Pères ». Les Français et les anglophones ont cru bon de le traduire par « Generation War », ce qui pourrait se justifier, mais déjà dénature le sens de cette fable. Le film montre, et c'est tout l'enjeu, l'histoire de Nos Mères, et de Nos Pères pendant la Seconde Guerre Mondiale. De nos Mères et nos Pères allemands, bien sûr. Mais aussi de nos Parents anglais, français, européens, surtout. La Seconde Guerre Mondiale (et non pas la Deuxième, puisque Seconde est l'optimisme qui permet de construire le fait que ce fut la dernière) justement, que l'on a vue, revue, re-revue, explorée, disséquée, au cinéma. Par le très sérieux, par le potache, par le tragique, par l'héroïsme, par le tire-larmes. Du point de vue américain, français, anglais, parfois polonais, russe ou ukrainien. Presque jamais du point de vue allemand. Et c'est de ce nécessaire point de vue que part ces trois épisodes qui constituent une œuvre complète de 4h30.

La réal'.
Production publique allemande, qui ne fait pourtant pas avec des milles et des cents, la réalisation des trois épisodes est de très bonne facture. Emmené caméra à l'épaule, le film – oui, désormais, je ferai référence à ces trois épisodes comme à un seul – s'articule comme une plongée au cœur de l'Allemagne nazie, nous emmène des beaux quartiers de Berlin au froid de la Russie soviétique, de l'Ukraine torturée à la Pologne résistante. La caméra bouge beaucoup, les scènes de combat, en particulier, sont extrêmement impressionnantes. Je l'ai vu dans de très bonnes conditions, certes, mais il est évident que le souffle de la peur, les balles qui fusent, les tirs de mortier, la terreur, la survie, sont très bien rendus à l'écran. Les cinq acteurs sont forts. Très forts. Leurs rêves, leurs doutes, leurs réflexions, sont parfaitement amenés, questionnés, progressivement déchiquetés par le récit. La reconstitution historique est propre, du décor urbain au vide rural. On se doit d'observer une certaine perte de vitesse de la dernière partie du film, qui patauge un peu dans ses ambitions de fresque cinématographique. En fait, c'est aussi le moment où le spectateur se rend compte que ce film fut conçu d'abord comme un téléfilm, alors qu'il devrait être, il faudrait qu'il soit tellement plus. Mais ce n'est pas dramatique. Le caractère très académique de la réalisation, que l'on ne perçoit vraiment que dans sa dernière heure, est bien pardonné par l'enjeu politique qui la sous-tend.

La narration.
Wilhelm est chef de brigade. Il est le nazi qui ne l'est pas ; il est simple soldat, il est Allemand. Il part déjà plein de doutes, et emprunte le chemin de l'Humanité par la folie. Humain mais sanguinaire, juste mais injuste, soldat mais civil. De soldat de la Wehrmacht, il devient simple victime de la guerre. Son frère, Friedhelm, fait le chemin inverse. Il part enfant, rutilant, pleutre, sans boussole, et devient un nazi par défaut, cynique, atroce, massacreur sans vergogne, et pourtant lucide sur son rôle, sa place, son mal. "Les deux partent en héros, et reviennent en criminels". L'un déserte, l'autre pas, et pourtant, les deux perdent, et perdent tout. Leur humanité, leurs rêves, leurs êtres. Ils montrent ce qu'est le nazisme, pour l'Allemagne et pour le Monde, une tragédie complète, un échec inéluctable, une idée qui, et c'est que le film est fondamental, est non seulement destructrice, mais bien aussi autodestructrice. Autodestructrice parce que d'abord, ou plutôt aussi, destructrice de l'Allemagne. Allemagne incarnée par Viktor, le juif allemand de la bande, celui qui perd tout, son identité, sa vie, ses racines, et tente de s'en relever. Charlotte, nationaliste convaincue, devient infirmière sur le front de l'Est, devient femme, perd progressivement son humanité, et tente, jusqu'à la fin, de redevenir humaine. Greta, la chanteuse qui trahit malgré elle, et reste la plus atroce des représentations du nazisme, celle qui se bouche le nez, celle qui comprend trop tard, celle qui se révolte sans intention, sans ambition. Le croisement de ces destins, que le film raconte comme étant véridique, génère parfois l'agacement, tant l'ambition fictionnelle semble avoir prise sur le récit. Mais ce qu'il dit de l'Allemagne est réellement beau. Par cinq personnages qui sont à la fois bourreaux et victimes.

Nos Sœurs et nos Frères Allemands.
C'est drôle, en terminant le film, j'étais tellement emballé, que je voulais en mettre une photo sur ma page Facebook. Et puis, je me disais à la réflexion que ce serait mettre des personnages nazis en photo de couverture. Et bim ! Je me rendais compte du flot d'ambiguïté qui accompagnait le film, et qui accompagne sa réception. Ce film est profondément dérangeant parce qu'il nous montre le nazisme de l'intérieur, parce qu'il l'humanise, parce qu'il en explique l'origine, parce qu'il en comprend les causes. Quelle horreur existentielle que de se voir forcer à comprendre l'origine du nazisme ! Quelle difficulté que de s'attacher à des femmes et des hommes, et non à observer des monstres ! Mais oui, tous ces personnages, que j'ai suivis, que j'ai aimés, pour lesquels j'ai tremblé, aucun ou presque, hormis Viktor pour des raisons évidentes, n'a remis en question fondamentalement l'idéologie nazie - ou si, parfois, certains, ont dénoncé ses conséquences, mais comme n'importe quel mutin dans n'importe quelle guerre. Ce film est un antidote à la réponse trop facile au nazisme, à sa « monstrification ». Au « Le nazisme est atroce parce que monstrueux », le film répond que « Le nazisme est atroce justement parce qu'il est humain ». Il était le fruit de malades, oui, il était le fruit de fanatiques, oui, mais il était aussi, et peut-être surtout, le fruit de gens simples, de gens de bonne volonté (oui, je sais, ça casse pas non plus des briques, Hannah Arendt was here - mais je trouve que c'est foncièrement pertinent de le dire, de le redire). Quelle horreur. C'est ce que raconte ce film. Il montre ce qu'ont été nos sœurs et nos frères allemands. Ce que certains d'entre nous ont été. Ce que certains risquent encore de devenir.

La limite.
Le problème du film, c'est précisément cette honnêteté intellectuelle sur l'Allemagne. C'est cette capacité incroyable qu'ont les Allemands à regarder leur propre passé dans les yeux, à le condamner en l'expliquant, à l'expliquer en le condamnant. À montrer que oui, une Allemande, même intelligente, belle à pleurer, idéaliste, a dénoncé des juifs pendant le nazisme. À montrer que oui, un Allemand, même un homme bon, même un soldat en proie au doute, même un être questionnant sérieusement la « Victoire Finale »  fanatique du Troisième Reich, a tué des innocents, a massacré des « partisans ». Ce film est dur, parce que ce qu'il dit sur l'Allemagne, et en fait, sur l'Europe entière, est vrai. Sur la guerre, sur le nazisme, sur le fascisme, sur le nationalisme. Sur son infiltration dans les têtes, sur son influence sur les décisions, sur sa folie banale. Dans une certaine mesure, il abonde totalement dans le sens de la théorie qui fait du nazisme non pas un phénomène allemand mais un phénomène européen.
Mais ensuite vient un « trop plein » d'honnêteté. Par souci de réalisme, le film montre, aussi, des Polonais résistants (et des paysans) extrêmement antisémites. Des Soviétiques qui arrivent comme des tueurs sanguinaires. Des Ukrainiens pas toujours opposés à l'occupation nazie. Alors là, ce qui est dur, c'est que dans le fond, je pense qu'on ne peut presque rien reprocher au film. On connait Katyn, on connait l'horreur sans et après le nazisme, on connait la collaboration de nombre de responsables des pays envahis. Mais c'est dur de voir les Allemands le dire. Et on ne sait pas pourquoi. Comme si le crime nazi, même regardé avec calme, lucidité, et condamnation, leur ôtait le droit de montrer la collaboration de certains Etats occupés ; de douter du caractère fraternel des Soviétiques arrivés en terre slave ; de condamner l'antisémitisme et le racisme latents de nombre d'Etats de l'Est (et de l'Ouest, évidemment, mais qui n'est pas au centre du film), et qui s'incarneront bien souvent, après la fin de la Guerre. Cela me fait penser à cette blague atroce qu'un juif polonais m'a raconté, il y a quelques mois, lors d'un débat européen.

« Deux juifs polonais discutent, dans les années 1970. L'un est riche comme Crésus, l'autre extrêmement pauvre. Le second dit au premier:
- Mais comment fais-tu pour vivre aussi bien ?
Et le premier de répondre :
- C'est simple : je fais chanter les gens qui m'ont caché pendant la dernière guerre ».

La conclusion du film, c'est tout de même un sentiment de malaise. Le génie du film est de nous conférer de la compassion pour le fait que les premières victimes du nazisme étaient allemandes. Pour le fait qu'un soldat, nazi ou pas, reste un soldat. Attachant. Pour le fait qu'une femme, nazie ou pas, reste femme. Attachante. Que c'est difficile de le constater. Que c'est difficile à accepter.

Oeuvre.
Unsere Mütter, Unsere Väter fait œuvre de salubrité publique. C'est la première fois, à ma connaissance, que la Seconde Guerre mondiale est traitée du point de vue germanique avec autant de force et d'intérêt. C'est drôle, c'est le "A l'Ouest, Rien de Nouveau" de la Seconde Guerre Mondiale. C'est une œuvre expiatoire. On pourra lui reprocher une certaine ambiguïté sur le nationalisme allemand (il faut dire qu'on est vraiment pas habitué à voir un film qui ne dit pas, ne souligne pas, ne surligne pas mille fois que Nazi/Allemand/t'façonc'estpareil = vilain qui dit beaucoup "schnel, schnel") ; on pourra éventuellement s'indigner de ses considérations (pourtant, objectivement réelles) sur la Russie soviétique ; on pourra, peut-être, s'embarrasser de la place relativement peu importante qu'il laisse à la Shoah. Mais Dieu, que ce film est honnête, que son objectif est intéressant, que sa focale est dérangeante, que cette capacité à regarder au fond de l'abîme, à dévisager le nazisme, à montrer son abominable humanité et son absence totale d'humanisme, que tout ceci est vrai ! Que cette œuvre est fondamentale ! Et combien comprendre cette œuvre est nécessaire.

lundi 28 octobre 2013

Gravity. Ou quand Solaar Rit (J'ai honte).

Gravity, Alfonso Cuaron, 2013.


Patch & poutch.
Trois astronautes américains orbitent autour de la Terre. Un amas de débris fonce dans leur direction à 32.000 km/h.


The upside.
Gravity est une expérience visuelle, une vraie, un concept totalement barré qui dépasse sans doute, en tout cas dans la théorie, toutes les tentatives de filmer l'Espace (NB: dans cet article, je dirai Espace pour le truc noir autour de nous, et espace pour le concept branché qui fait bien en société. Exemple: "cette pièce de théâtre était fort bien mise en espace". Ou "Cette expérience sonore ludique dodécaphonique propose de réinventer l'espace urbain") qui ont été mises à l'épreuve par le passé. La réalisation du film est entièrement tournée vers là, faire de l'Espace un lieu subjectif, un lieu du sensible. La caméra embarquée suit, plonge, contre-plonge, passe en vue subjective, bouge, répond aux mouvements, aux sons, aux catastrophes, aux sentiments, au physique. En l'espace de trois minutes, le spectateur est complètement happé, presque par violence et non par narration, dans le film. On s'accroche à son siège, la trois dimensions vient nous frapper au visage avec son côté gadget, et sans doute pour la première fois justifiée à l'écran. Justifiée parce qu'elle participe à cette mise de l'Espace dans le domaine du sensible. Justifiée aussi parce que ce film n'aura AUCUN intérêt en dehors d'une salle de cinéma. Il renouvèle ce besoin d'immersion, cette aspiration de la salle obscure à nous enfermer, à nous y faire vivre. Et ça, c'est génial. La photographie du film, sa plasticité (me voilà à parler comme Jean-Marc Lalanne mais tant pis) impressionnent. L'ensemble du récit est totalement effacé par ce sentiment de perte, de dérive, que la caméra sait et peut accompagner à grands renforts d'effets numériques. Une première salve de débris arrive, et le spectateur est remué, pris à la gorge, cherche sa respiration, voit la fumée sur son casque, sent le froid, la perte de communication, l'enfer du vide. La beauté du film en devient même difficilement retranscriptible tant elle est basée sur l'immersion. Un truc presque total. La musique qui l'accompagne est totalement froide, souvent violente, parfois tire-larmes. Elle semble presque sortir de la caméra, elle suit et adapte le mouvement, témoigne de sa violence, accompagne l'isolement, l'angoisse. Le survival commence, le silence succède au tonitruant. En cela, le film atteint un niveau de perfection qui en est presque trop, qui est presque abject, qui est presque intolérable. Le détail numérique de ces nuages qui planent sur la terre, le détail des flammes qui ravagent un vaisseau, les battements du cœur du mourant qui résonnent dans le cinéma, tout ces effets sont accompagnés par le plaisir malin du réalisateur à mettre en images un rêve de gosse, mettre en images un voyage spatial, la réduction de l'homme à l’immensément grand. 90 minutes de détails, de grandeur, de plaisir ébahi d'un spectateur happé. La réalisation est magnifique. Le film est par là très, très grand. 

Sa narration est également bonne (oui, c'est contradictoire avec la suite de l'article). Plein d'inventivité, d'efficacité, pas de retours en arrière, pas de péripéties débiles. Elle va à l'essentiel, construit un récit visuel fort, simple, accessible. Du cinéma de divertissement qu'on aime, parce que sans fioritures. Ce qui excuse le côté beaucoup trop court du film, qui devrait durer deux fois plus longtemps, au moins. Qui devrait prendre son temps. Qui devrait obliger le spectateur à ressentir l'isolement par le rapport au temps, plus long. Mais qui reste une expérience comme je n'en ai pas vue, jamais, au cinéma. 

Et pourtant, ce film est contestable. Au moins un peu, peut-être pas qu'un peu. 


The down-side.
Grosse production américaine, on prend la première cruche venue (Sandra Bullock qui a joué dans... heu... ah, nan, pardon, on s'en branle). On ajoute une pseudo-romance avec Georges Clooney qui, attention, accrochez-vous à vos claviers, il « cabotine ». Wah. Waaaaaaah. Le risque est total. La réaction du public est un couperet. Ah non, pardon, on m'informe qu'il s'esclaffe à toutes ses vannes. Bon, allez, j'suis un peu rabat-joie là, à l'instant, non ? J'ai pas dit que ce film était trop beau? Visuel, sonore, immersif, prenant? Mais si ! Nan, allez, on va pas chipoter pour ça, une actrice mauvaise, et un type qui fait tout le temps la même chose au cinéma, t'façon, on s'en balance, le film est visuel et c'est tout. Pas de problème donc, on excusera cet acting pas scandaleux, mais vraiment pas non plus transcendant. Allez, je reprends ma dithyrambe. Ce film est donc une expérience visuelle absolument...

Ah, attendez, on m'informe que... heu... nan, nan, pardon, on me dit que j'ai pas encore entendu les dialogues.
...
...
...
Mais... mais non... Mais arrêtez ! Coupez le micro ! Nan, nan, je veux pas l'entendre. Je veux pas ! Nan, mettez-moi le film en muet s'il-vous-plaît. Nan, vraiment, j'veux du muet.

Mais pourquoi ces dialogues? Mais nan, mais... attends. Réfléchissons deux secondes. POURQUOI? Tout est nul, attendu, cliché, genre, "oh putain, j'tombe amoureuse d'un mec en combinaison de cosmonaute et ça renouvèle ma foi dans mon existence putride". Comment est-ce possible? Voici ma théorie. Alors j'imagine la scène (mon imagination est ce soir débordante). 

Hollywood, un jour de 2011. Cuaron, avec son accento muy espanol, vient d'obtenir 140 millions de dollars pour faire son film ; Clooney, en train de fumer la pipe et de faire des blagues, parce que c'est un mec super sympa, tout le monde le sait; Bullock, en train de regarder le mur pour ce qu'elle prend pour la dernière production de Vasarely. Soudain, une bombe explose. Le mur s'effondre. Trois hommes menaçants armés de trois stylos Bic et d'un dictaphone entrent dans la salle de réu, alors que Cuaron est en plein debriefing de Jorge Clooney sur son rôle en lui disant : « attation, hein, faut bien que tu ca-bo-ti-nes, sinon, le public est perdu, oublie pas, faut de la vanne bien facile, bien attendue, que tout le monde puisse bien comprendre, sinon ça marche pas ! ». Du coup, il ne dit que « attation », et puis s'arrête, du coup, à cause du mur qui s'effondre, tout ça. Les trois terroristes plaquent Jorge au sol, attachent Alphonse à une chaise, et laissent Sandra à ses rêveries bucoliques sur la signification de la philosophie de Heidegger sur la conception nietszchéenne du rapport entre l'Homme et la Nature. Les trois hommes s'avèrent être trois dialoguistes au chômage depuis la fin de Sept à la maison, et décident d'obliger Alphonse à réécrire l'ensemble des dialogues du film, pour lui donner un côté cinématographique bien moite, bien nul à chier. Alors Alphonse s'exécute, en allant sur le site www.tous-les-clichés-de-ce-qu'il-faut-dire-dans-l'espace.com (un site qu'il est bien). Après quelques heures, la liste est terminée, tous les bons gros clichés sont sur la table, les questions existentielles sur la vie et tout le tralala («  Oh, dis donc ! C'est zouli la Terre vu d'en haut ! », « Putain, on se sent un peu seuls ici, loin des Hommes. Et à la fois... hum... nous y sommes en paix. Serait-ce parce que nous fuyons une réalité qui nous échappe, parce que nos vies en bas sont nulles ? », « Je vais mourir. Si je m'en remettais à Dieu pour sauver mon âme et retrouver ma petite fille que j'ai perdue récemment dans un sinistre accident de chaussettes? »). Alphonse, embarrassé, décide que bon, il pourra quand même faire un film impressionnant, et que de toute façon, tout le monde s'en branle des dialogues aujourd'hui, et quand on voit la pauvreté des dialogues de la plupart des productions actuelles, ça laisse... heu... je trouve pas les mots pour... ... bon.


Un acting pas au top, ça va. C'est pas dramatique. Je veux dire, bon. Mais des dialogues millimétrés pour que sans l'ombre d'un doute, un enfant de 3 ans puisse se reconnaître et comprendre que: 
1) L'Espace c'est beau 
2) L'Espace c'est un peu dangereux quand même
3) La vie, c'est cool, et donc bats toi, et vas-y ma cocotte, et n'oublie pas d'aller dire à ta maman que tu l'aimes en allant acheter les frites sur le chemin du retour. Et dis des phrases comme: "La vie ne vaut rien... mais bon... rien ne vaut la vie, hein !". 

Franchement, c'est une vraie faute de goût.

Tous les rapports humains, sentimentaux, sont soulignés, surlignés, les deux en vrac, avec des stabilos moches et une espèce de bonne grosse logique hollywoodienne à l’œuvre, où tout doit être perceptible à 120 km à la ronde, sinon, hein, bon, le spectateur débile ne comprendra pas (il faut jamais prendre les gens pour des cons mais il ne faut pas oublier...). Sandra Bullock, en particulier, mériterait d'être mise au banc des accusés en compagnie des dialoguistes terroristes, parce qu'être transparente dans un film subjectif, c'est quand même ballot.

Donc bref, Gravity pêche par ce côté superproduction débile, où on sent tout ce qu'il y a de pire dans Hollywood, le côté moralisateur, la morale protestante (ou catho j'sais pas, j'fais plus la différence avec les Américains) bien nulle, bien rance de leçons sur la vie et sur la mort, et où si tous les clichés n'y passent pas, ça va pas. C'est franchement dommage, parce que le film n'aurait eu besoin que de silence. Que de dialogues normaux, genre, normaux. Genre, "ah je vais mourir". Je pense à la scène de 2001 où HAL est débranché, et que l'acteur ne dit pas un mot.

Je me rends compte, là, que je vais un peu loin dans ma critique. Que bon, tout ça, c'est un peu l'arrière-fond du film. Que c'est un décor raté. Cette absence de justesse en demeure navrante, parce que c'est peu, et à la fois c'est moche. C'est comme trois fausses notes dans une symphonie, c'est impossible. 


Alors du coup, c'est bien ou pas? J'comprends pas m'sieur, vous dites tout et son contraire !
Le film, en tant qu'objet, est somptueux, magnifique, original, prenant le spectateur aux tripes comme j'ai peu vu un film le faire. Et donc pourtant, les dialogues, en particulier, et Sandra Bullock (erreur claire de casting – à la limite, on peut me dire Clooney joue son rôle, aussi attendu que cela soit, de manière nette), pourraient le faire tomber dans la case des films à éviter. 

Je ne dirais pas ça du tout (quelle mansuétude de ma part). Bon voilà, on y va pas pour une réflexion métaphysique à la 2001, et tous les films ne peuvent pas être 2001. Mais à la fois, je veux pas, je ne peux pas participer au discours du: "on s'en fout des acteurs, des dialogues, de la morale du film, on est juste là pour être bien trucidé du bulbe". 

Je trouve donc ce film vraiment... presque génial. Et en fait non.

Un p'tit moment 2001, l'Odyssée de l'Espace s'impose.
Parce que c'est évidemment la première référence qui vient lui casser la gueule (et là, c'est même plus du cassage de gueule, c'est un lynchage). Juste après le film, j'ai lancé 2001. Les trois premières minutes du film, c'est un son continu, des chants d'hommes et de femmes, qui montent en puissance, comme le vide sidéral prêt à aspirer l'homme. Tout était dit. 2001 s'adresse à un public qui est prêt à voir un film qui excède les 82 minutes, qui sait ne pas toujours se faire comprendre, qui joue sur l'angoisse plus que sur le toujours expliqué, genre "aucune question ne doit rester en suspens". Cela étant, la référence Kubrick pourrait quand même souffrir de la comparaison. Non pas de la comparaison sur le fond (et encore... le côté triphasé de la 3e partie de 2001 est quand même un peu insupportable, quand bien même génial). 

Parce que si Kubrick a eu le génie de réaliser un film qui a tenu techniquement la route de 1968 à nos jours, et tiendra la route qu'il a ouverte, le champ des possibles qu'il a seul créé et conditionné, peut-être pour toujours, Gravity est un des premiers qui, sans doute pour des raisons plus techniques qu'artistiques, parvient à dépasser ce cadre, parvient à l'enrichir. On est pris, totalement, par l'image. Alors Gravity est un nain par rapport à l'ambition, à l'importance de 2001, mais est, en termes d'images, un héritier qui ne devrait pas trop rougir, sur le plan technique. Mais sur le plan politique, sentimental, humain... sur le plan de la justesse du sentiment de l'homme face à l'infiniment grand, à l'Espace, à la mort, à l'autre, à soi, sur ce qu'on est, soi, face au vide... mon Dieu. Gravity enfile les perles quand 2001 renouvèle (encore) le genre, traite du rapport à la technique, du rapport à la robotique, du rapport à l'homme, du rapport à l'autre. Putain, 2001 est un traité de philosophie scientifique à la Heisenberg à côté de Gravity qui est un flyer du "Comment être bien débile dans l'Espace". Mais si on le compare à d'autres films sur l'enfermement spatial, comme Solaris (verison déjà Clooney) ou Sunshine, on se dit que non, Gravity est grand, plus grand, qu'une simple caricature hollywoodienne... Qu'il en a en tout cas les moyens.

Disons que
Gravity, malgré ses rondeurs, malgré sa dimension numérique absolument bluffante, malgré ces étalages d'effets spéciaux et de respiration en suspension pour le spectateur, reste un film attendu, lubrifié, formaté - c'est  peut-être pas fatal, mais c'est dommage. Vraiment sensationnel, techniquement, mais juste techniquement. Il lui manque un détail, une âme, une vision. Cela peut ne pas paraître central, mais c'est essentiel. Et représente en cela très bien le cinéma, et plus généralement, la production culturelle actuelle. Un truc qui claque, qui fait bien gémir partout, qui ne demande aucune préparation, aucune initiation, aucune réflexion postérieure, qui en appelle aux tripes plus qu'à la tête, qui ne s'oublie pas mais qui ne reste pas, qui reproduit des films passés, qui ne prend aucun risque ou presque, qui sait utiliser le progrès technique, qui sait faire du cinéma, et du vrai, parce que talentueux, divertissant, ébouriffant. Mais auquel il manque ce supplément d'âme, ce petit truc en plus, cet intérêt pour le détail, le dialogue (même quand il y en a très peu - encore une fois, le film est pas du tout truffé de dialogues ; mais le peu lui pèse, et c'est dommage, parce que c'est pas grand chose, et à la fois c'est énorme), et aussi l'actrice principale, qui n'est pas à la hauteur, loin s'en faut, de son rôle.

Je ne peux pas m'empêcher de pleurer, en me disant que ce n'est pas juste que Kubrick ne m'ait pas attendu avant de mourir. Il reste l'ombre qui plane. Le maître. Je ne peux pas m'empêcher de me dire qu'un maître, lui, un autre, aurait fait un film essentiel d'une mine d'or pareille. Cuaron en fait juste un moment de cinéma plaisant, une expérience ludique convaincante. Et c'est tout. 

Gravity is merely the slow and retarded little brother of 2001. On peut l'apprécier pour cela, on peut, on doit même le louer pour cela. Parce qu'il est techniquement énorme, sensationnel ; qu'il est inventif. Qu'il fait du vrai cinéma hollywoodien. Et qu'il en embrasse les dimensions les plus mauvaises de ce cinéma, aussi: l'absence de profondeur de champ, l'absence de vrais dialogues, l'absence de prise de risque, l'absence de radicalité. Penser que ces trop, trop courtes 90 minutes pourraient changer l'histoire du cinéma comme l'a fait 2001 relève donc du fantasme. Ou alors, on peut arrêter de le comparer à lui, le regarder émerveillé comme un gamin, se dire que nous faire nous sentir rêveur, encore, que c'est déjà pas mal.