mardi 4 octobre 2016

Nocturama – Le terrorisme et le nihilisme

 
 Nocturama, 2016, Bertrand Bonello


Pitch
7 adultes-enfants mettent en œuvre 4 attentats simultanés à Paris. Et y parviennent.


L’actualité
Le film est évidemment un écho terrible à l'actualité. Les héros de ce film sont jeunes, paumés, et veulent faire déferler leur violence sur le monde. Je ne sais pas s'il aide ou s'il crée plus de dégâts qu'il n'en répare, mais ce n'est pas forcément la question que j'ai envie de me poser. 

J'y penserais différemment et j'en profite pour ouvrir cet article par un aparté personnel. Avec un très bon ami, avec qui je partage des conversations politiques hebdomadaires plutôt vives, nous partions lors de notre rencontre d'univers et de perspectives bien différentes. Nous avions étudié ensemble, mais je ne le connaissais pas très bien. Lui est plutôt gauche radicale, moi carrément social-traître, mais tous deux nous aimons ce qui nous remue, ce qui nous déconcerte, ce qui nous gratte les méninges en un sens. Les discours qui nous remettent en question, qui nous énervent. Nous détestons les positions toutes faites et les idéologues. Nous restons objectivement, je crois, à la fois terrifiés mais fascinés par une certaine forme de violence politique, une vitalité de l'idée politique – face à la « mare d'eau stagnante du libéralisme » comme dirait l'autre, et nous aimons en parler. Et j'étais étonné de constater que personne autant que lui n'avait partagé les mêmes pensées que moi, lors de ces derniers mois, ces dernières années, quant aux attentats politiques et religieux qui ont frappé la France et la Belgique.

Il est difficile de mettre des mots dessus et il pourrait être en désaccord, mais disons que je pense que nous avons changé. Que nous nous sommes endurcis sur nos positions, que nous sommes plus conscients de notre attachement – parfois viscéral, parfois malgré nous – à la France, que sommes plus impitoyables face à nos ennemis, que nous réfutons la mauvaise foi et l'expertise de comptoir plus que jamais, que nous n'acceptons pas que notre douleur soit utilisée et que nous n'acceptons pas non plus qu'elle soit minimisée, que si nous adorons la discussion, nous tolérons moins l'insulte, surtout, surtout quand elle touche à ce qui nous a remué, pour ne pas dire cassé en deux, ces derniers temps. Ce sont ces moments de sidération que nous avons partagés, et, non sans une certaine noirceur ironique, qui nous ont rapproché. Le terrorisme islamiste nous a endeuillé, nous a fait pleurer, nous a prostré, nous a donné envie de nous battre aussi. Ce n'est pas la haine, ni la peur qui nous meuvent mais la conviction renforcée que nous avons touché du doigt une certaine forme absolue de banalité du mal, que ce combat n'est pas sociologique ou culturel mais politique et moral, et que de ce constat, si l'on est en désaccord, il faudra nous en parler avec un tact extrême, comme après la mort d'un proche ou après un deuil. 

Avec ceci à l'esprit, me voici attiré par un film qui suppose, justement, de converser et de réfléchir sur un acte terroriste. Le contexte est très différent, puisque les protagonistes, loin d'être mus par une idéologie de la pulsion de mort de l'islamisme radical, le sont par un nihilisme plutôt tendance anticapitaliste – ou supposé comme tel. 

Au cœur de notre actualité où il est capital de tenter de comprendre pourquoi nos sociétés semblent face aux attentats comme face à des feux de forêts, dont on ne voit plus comment éteindre les foyers ou évacuer les blessés, s'attaquer à cette question a de la gueule.

C'est ce que tente de faire ce film.


Le film d’auteur
Les quarante premières minutes du film sont assez incroyables. L'on voit des jeunes marcher dans des couloirs de métro, sans dire un mot. Ils échangent des regards, des SMS, ils passent des couloirs, entrent dans des rames, en sortent. Le ballet continue, ils se mettent en place. La réalisation a quelque chose de dingue, si l'on y adhère. On ne voit que des gens marcher, et pourtant, il faut s'accrocher à son siège pour ne pas tomber, tant la ville filmée est bruyante, tant Paris est belle et sale, tant la musique est oppressante, tant l'expérience de cinéma est expérimentale. Je me suis surpris parfois à avoir quelques difficultés à reprendre mon souffle. 

Pourtant, dès cette entrée en matière, les limites du film sont déjà là. Certains acteurs ne sont pas à leur place, les quelques dialogues sonnent assez faux, le temps s'étire déjà, et cela ne fait pas une demie-heure. Mais nous y reviendrons. 

Des métros de Paris, voici nos protagonistes qui organisent leurs attentats. Ceux-ci sont assez stupides: on fait péter un immeuble au pif de la Défense, on brûle la statue de Jeanne d'Arc (perso, j'appelle ça du vandalisme, pas du terrorisme), on explose des voitures en pleine rue (sans faire de morts) et l'on fait exploser le ministère de l'intérieur sans personne dedans. Et puis, notre groupe se réfugie dans un improbable centre commercial – et attend. On s'emmerde. On parle un peu. On danse. On fait ce que font les acteurs du film français cliché : on regarde les murs. 

Il faut reconnaître au film ce culot-là : traiter le terrorisme dans un film d'auteur, je trouve qu'il faut un certain panache. Tout est là pourtant : la réalisation est sobre, la photographie géniale, les longs silences, l'organisation anarchique du scénario, la suggestion, le hors-champ. On voit Paris comme rarement, on voit une partie de sa jeunesse silencieuse. On ouvre une réflexion sur la violence, sur notre rapport à la violence, sur son emballement, sur des points de non-retour.

La fin du film est en revanche beaucoup moins subtile. Elle offre une lumière extrêmement crue sur la répression de violence par la violence. En termes cinématographiques, c'est très beau, c'est choquant, c'est puissant, j'adhère pas mal. Mais en termes politiques, c'est plus contestable. Elle pose certes des questions, mais le fait de façon assez caricaturale. Elle n'en est pas moins forte, mais j'ai l'impression qu'alors le réalisateur tente davantage de m'imposer sa vision du monde, et c'est assez déplaisant. Mais ne voulant pas dévoiler cette fin, même attendue, je m'arrête ici.

Je suis aussi plus réservé sur certains partis pris, comme les flash-backs que je trouve foirés, ou les répétitions de scènes de plusieurs points de vue que je trouve vraiment mauvaises, surtout quand on a vu un Jackie Brown avant. Mais bref.

Le film a un certain don pour jouer dans le silence, dans la suggestion. 

Comme objet, c'est beau. C'est plutôt beau.


Le film raté et sublime
Et pourtant, au-delà de la technique, le film se viande parfois considérablement. Déjà, le parti pris des personnages - et des acteurs qui les incarnent - est assez dur à avaler. Ils sont tous finalement assez clichés, et pas écrits. Vouloir dépeindre une jeunesse « diverse » n'est pas le problème, c'est l'ancrage dans le réel qui l'est. On voit un groupe de jeunes composé d'un jeune de Sciences Po qui sort des conneries métaphysico-politiques invraisemblables, un vigile de supermarché pas crédible, une classe moyenne inférieure sans repères, des paumés de cité et d'ailleurs qui articulent beaucoup trop, un visage de la jeunesse parfois à la fois cliché et vide. On arrive jamais à croire que ce groupe de cons-là ont pu avoir l'intelligence, la discrétion, la volonté d'organiser de pareils actes de terreur.

Le film est terriblement long, il est peu ou pas écrit, il est mélancolique, absurde. Il fait l'économie de mots, et pourtant parle souvent un peu trop. 

En fait, je n'arrive pas à écrire sur ce film, car c'est rarement que je fais face à des sentiments aussi contradictoires en sortant du cinéma. Tous ses défauts sont aussi ses qualités. Le film ne donne pas les raisons du passage à l'acte de ses protagonistes ? C'est ce qui le rend un peu vain, mais aussi ce qui nous permet d'y projeter ce que l'on voit de notre société, de le rendre intemporel, universel presque. Les personnages ne veulent pas faire de victimes, ce qui est ridicule pour un groupe terroriste ? Cela montre leur ambiguïté, leur complexité peut-être, une forme de destruction qui ne s'assume pas. Le film est d'une lenteur insoutenable ? C'est ce qui rend l'atmosphère si oppressante, ce qui permet de représenter la vacuité de l'action violente des protagonistes. Les discussions sont à la limite du ridicule ? C'est une façon aussi de dépeindre une forme de médiocrité du monde, et cela le fait assez bien. Les acteurs ne sont pas toujours, voire pas souvent, crédibles ? On peut y voir aussi une sorte de fable, où le récit se force à ne pas tomber dans le sociologisme et l'explication pédagogique à tout crin. On montre des personnages de théâtre, qui s'aiment et se noient.

Le problème, c'est de savoir à la fin du film où l'on situe le curseur. On peut rester complètement en dehors. Comme moi, lorsque l'on me montre un groupe de personnes sans armure ni condition idéologique, sans préparation ni modèle politique, qui décident de commettre des attentats sans vraiment de but. Je n'y crois pas une seconde. La violence politique me semble justement possible parce qu'elle s'inscrit dans un certain prisme sur le monde. C'est parce que le regard que l'on porte sur le monde autorise cette violence qu'elle est possible. Ici, je ne peux pas y croire. Ces jeunes sont énervés, vaguement anticapitalistes, même pas vraiment politisés, mais ils ne sont pas enragés, ils ne sont pas endoctrinés. Ils n'ont aucune raison de passer à l'acte, ils n'ont aucun horizon qui les emmènent vers ce passage à l'acte, c'est presque de l'ordre du suicidaire. Ils semblent nihilistes.
 
Et d'un autre côté, ne pas, ou ne de presque pas, justifier les raisons d'agir des protagonistes n'est vraiment pas inintéressant. Cela permet de voir leur nausée, leur sentiment d'abandon, de perte. On peut aussi y voir un autre type de récit, quelque chose qui n'essaierait pas de comprendre la violence terroriste, mais qui la verrait comme un symptôme d'un mal plus profond. En sorte, une fin et non un moyen. C'est une pensée fort déprimante, et c'est un postulat que je réfute d'avance, puisque je pense qu'il est impossible dans la réalité comme expliqué plus haut, mais le film le fait avec une certaine élégance. 

J'ai trouvé certains moments assez sublimes. Je garde l'image de cette jeune fille qui danse et se perd après avoir commis l'irréparable, c'est comme si elle en prenait conscience pendant quelques instants, et lâche prise. Ou bien ce récit d'un personnage sur la guerre Iran-Irak où l'on envoyait des ânes sur les champs de mines pour déblayer le terrain, et où quand ceux-ci ont fini par refuser d'y aller, les autorités iraniennes ont alors décidé d'envoyer des enfants à la place, moins réticents à avancer. Ou tous les passages montrant le regard halluciné de Finnegan Oldfield, qui joue extrêmement bien et  continue d'aller vers un dénouement destructeur. C'est une façon touchante de dépeindre la détresse : l'impossibilité de tenir bon ou de lâcher prise.

Bref, c'est un film étrange. Mélancolique, mal agencé parfois, mal écrit, et l'on se demande si ce n'est pas (un peu) à dessein.


Poser sur le monde un regard sans haine
Il m'est difficile de clore une critique d'un tel film, tant j'ai l'impression d'être amené à parler davantage de son message ou de l'actualité qui l'entoure que de l'objet de cinéma en tant que tel. C'est un film que je dirais plutôt moyen, avec des très belles fulgurances et des énormes défauts. 

Sur le côté politique, je suis tout de même en désaccord irréconciliable avec l'idée sous-jacente du film. Celui-ci fait de l'acte terroriste un acte « malade », alors que je pense l'inverse. Je pense que c'est un acte politique, et s'il n'était que monstrueux, il ne pourrait pas avoir de telles résonances. C'est cela l'étrange dans ce film : finalement, les terroristes ne le sont pas vraiment, car ils n'ont pas de raison idéologique ou transcendante de l'être. En revanche, le film montre aussi une certaine banalité du mal, et cela, j'y crois profondément. Je pense qu'il est capital de comprendre que les terroristes ne sont pas des monstres mais bien des femmes et des hommes, et que leurs actes peuvent être finalement assez banals, réfléchis, s'inscrivant dans une optique qui, si elle nous apparaît incompréhensible, a pourtant sa propre logique. Sur cette dernière dimension, le film marque un point.

Ce que je veux dire, c'est que dépeindre le terrorisme comme un symptôme n'est pas nécessairement une mauvaise idée. Mais le faire sans prendre en compte son contexte ou ses raisons d'être, cela en dit moins sur cette violence que sur notre incapacité à la voir pour ce qu'elle est : un enjeu majeur pour une société fondée sur le droit et la décision démocratique. Je pense que c'est pour cela que j'ai été si marqué par ces événements et que je continuerais probablement de l'être : ces actes sont autant de forêts qui brûlent.

Je me dis que c'est parce qu'il nous faut poser sur le monde un regard sans haine qu'il est extrêmement difficile de considérer nos ennemis comme ennemis, nos adversaires idéologiques de tous les extrêmes comme autant de menaces. C'est parce que nous nions la légitimité d'une force politique antidémocratique quelle qu'elle soit - religieuse, idéologique, révolutionnaire, réactionnaire - à agir par la violence que nous sommes vulnérables. Et c'est pour cela que la cause démocratique et ses failles valent d'être défendues absolument.

mardi 19 avril 2016

A l’Ouest d’Eden – La Porte du Paradis



La Porte du Paradis, 1980, Cimino


Pitch.
En 1870, un WASP est diplômé d’Harvard, et les portes du monde s’ouvrent à lui. En 1890, un Marshal d’un comté paumé du Wyoming doit faire face à l’avidité d'un groupe d'éleveurs plein aux as qui s’apprêtent à déchaîner l’enfer dans un village du fond des âges américains, allemands, russes et polonais. Un chasseur de primes abat des voleurs alentours. Au milieu d’eux, il y a une française, une Emma Bovary à la tête d’un bordel. 

Le Grand Michael Cimino
Certains créateurs sont de grands malades. Beaucoup le sont. Cimino est un egomaniac, que l’on a décrit comme un taré autiste, mégalomane, complètement frappé. En réalisant La Porte du Paradis, il a brûlé sa réputation, il a tué dans l’œuf l’avenir qui s’ouvrait à celui qui a été acclamé pour son Deer Hunter (Voyage au Bout de l’Enfer en VF, mais je ne sais pas pourquoi, plus le temps passe et plus j’adore le titre original de ce film). Je suis un fan absolu de The Deer Hunter, soit dit en passant, qui est le plus grand rôle de De Niro à mes yeux.

Il est impossible d’aller dans le détail de l’histoire de La Porte du Paradis, et encore davantage dans l’historique de ce film. Ce film est un monstre. Une monstruosité. Il est trop grand pour le cadre qu’il s’est vu donner. Un budget de 44 millions de dollars, ce qui pour l’époque est simplement énorme. Le plus grand foirage de l’histoire d’Hollywood au moment de sa sortie - 3 ou 4 millions au box office. Il veut trop dire, trop faire. Il arrive en retard, il arrive en avance. Il dépeint une société qui n’existe plus dans notre imaginaire. Il tue le Western, il tue le cinéma américain, il tue tout. Il dépeint une société fragile et des personnages perdus. Il montre les paysages splendides du Wyoming, les trains d’immigrants qui passent, des troupeaux et des pâturages. Il montre les lacs et les montagnes, la poussière et le soleil qui tape. 

Il montre une Amérique qui est une Europe actuelle, en identité complexée et en situation politique indéterminée. Il montre des hommes torturés, et des femmes violentées. 

Michael Cimino a ce chic, cette classe, de montrer ce qu’il voit dans l'homme, dans le village, dans la communauté. Les scènes de village sont splendides, la musique, comme dans le Deer Hunter, plante une dimension historique splendide à une communauté de quelques centaines de migrants européens. Il prend son temps, il regarde ses personnages se chercher. Il montre la violence. Il montre des amours sans base. 

Il refait son film précédent, il le sublime en un sens. Il ne le dépasse pas mais le revisite, il reprend le thème de la guerre, de la violence, du subi. On sent la folie de la réalisation, la précision de l’image, la photographie fascinante. Une image enlevée, un rythme assez lent, une montée en puissance comme sait le faire le cinéma américain. Et un final de tous les diables, une apogée tellement monstrueuse, qui clôt une histoire destinée à être tragique.

Le cowboy révolté
Le flop qu’a fait ce film est, lis-je, en partie attribué à ce qu’il fut réalisé à la fois trop tard et trop tôt. Trop tard parce qu’il passait après les générations de Coppola et de Kubrick. Trop tard parce qu’il portait un message contestataire, de ce marxisme teinté de logique libertarienne que seuls les Etats-Unis savent montrer. Il résonne, aussi, avec l’actualité atroce qui est la nôtre sur les migrations. Il veut, sans doute à grands frais, montrer une autre histoire de la naissance de la nation américaine, celle qui hait l’Etat, celle qui se développe malgré lui. Il montre les hectares de terre qui constituent le cœur à vif du pays. Il montre en un sens le berceau d’une révolte loin d’être idéologique, mais absolument pratique : on me rappelait à cette occasion qu’une partie du berceau de la gauche sociale américaine ne venait pas alors – ou pas seulement – de grandes villes étudiantes et industrielles, mais bien du fond de campagnes américaines et des conséquences des mouvements de population vers l’Ouest. 

Le film, en cela, est vraiment doux-amer, puisqu’il ne fait pas d’un propos politique son centre – ce qui aurait certainement eu la fâcheuse tendance de m’agacer – mais en fait sa toile de fond, son motif. Car c’est avant tout une histoire d’amour, forcément tragique, que l’on nous présente. En nous identifiant au Marshal transi, perdu, qui se débat dans ses contradictions et dans la misère qu’il a choisie, on se love dans la douceur et la violence d’un triangle amoureux morbide, un Jules et Jim qui rencontre L’Homme qui tua Liberty Valance. J’aime bien le terme de « western révisionniste » pour parler de film, car c’est vraiment de ça qu’il s’agit : on tue le mythe à la John Wayne, on exorcise les combats et les massacres des Indiens, et l’on montre un western à l'opposé de la veine de la Conquête de l’Ouest. Ici, les migrants sont destinés à être massacrés, et le film déroule sa mécanique sans la dimension classique d’un western. Il en fait un outil de révolte. Il y a du Steinbeck là-dedans, une vision qui adore l’Amérique et la déteste à la fois, sentiment que je trouve complètement juste – et j’ai même du mal à comprendre comment l’on pourrait penser autrement. 

Le film sort en pleine essor de Ronald Reagan, et le symbole est terrible. Le cowboy à la Maison Blanche contre le cowboy révolté. Et le film s’écroule au box office, comme si c’était écrit. 

Film méconnu
Les acteurs sont géniaux, Isabelle Huppert particulièrement forte, je l’ai rarement vu jouer à un si jeune âge. Walken est bien aussi, et j'aime beaucoup la performance de Kristofferson. La musique est fantastique, j’ai presque versé une larme en entendant une version musicale de Der treue Husar (la chanson allemande absolument démente chantée par la femme de Kubrick à la fin des Sentiers de la Gloire, une scène qui, si elle ne vous fait pas chialer à la fin du film, me fait m’interroger sur le salut de votre âme).

Je pense à plusieurs couleurs en voyant ce film : la campagne enflammée des Moissons du Ciel, le côté pictural de Barry Lyndon, la structure narrative en apothéose d’un Parrain. Ce film a été un fiasco, et il y a des raisons, autres qu’historiques, pour que ce soit le cas : il est ambitieux, arrogant parfois, il est un peu brouillon, pas complètement cohérent, certains passages sont clairement rajoutés à la dernière minute (genre la narration), il est monté à la serpe, il a presque l'air pas fini, on a l’impression d’effleurer seulement le film dans ses 2h30. Son historique doit être aussi horrible que celle d’un Lost in la Mancha et autres films maudits. Une version finale est ressortie en 2012 de 3h39, qui doit lui rendre encore davantage son honneur. Et je vais me presser de la visionner. CAR JE M'EN FOUS: CE FILM EST UNE BOMBE. Peu importe ses défauts, ses faiblesses, La Porte du Paradis est une œuvre somptueuse, poignante, à tel point que je me demande comment j’ai pu passer à côté auparavant. Un des grands films que j'ai vu ces dernières années.

Bien, là c’est la partie où je délire un peu et je me tape une surinterprétation du film tout seul, mais enfin, allons-y. Ce que j’aime particulièrement dans ce film, c’est ce qu'il a généré en moi, une forme de tristesse joyeuse, par ce que je considère comme un des sous-textes du film : le Marshal est un homme dont on ignore les motivations et dont on ne peut que subodorer les raisons d’avoir abandonné une partie de son avenir, de son ambition, pour être devenir Marshal d'un comté perdu et misérable. Il a abandonné son amour de jeunesse, qu’on nous présente au départ comme la promesse d’un amour éternel. La scène, très courte, de transition d'une situation à l'autre m'a marqué. Il a vieilli, a pris vingt ans dans la gueule. Se retrouve au milieu de nulle part. Il fuit. On pourrait penser, en un sens, qu’il retrouvait là sa solitude et donc sa liberté. Et la conclusion n’en est que plus tragique, quand cette liberté finale s’incarne dans l’exil et le remord.

Magnifique.

mardi 10 novembre 2015

L'aire du temps – Héros intemporel, donc putréfié


Spectre, 2015, Sam Mendes




Dans cette note de blog, j’explique en quoi James Bond est un gastéropode hermaphrodite, Léa Seydoux une mauvaise actrice, Spectre l’apothéose d’un cinéma sans culture, sans morale et sans fond qui suppose l'existence d'un amour de la régression. Et comment je prévois de mettre un terme à cette relation masochiste.


Pitch.
C'est le même que celui des 15 derniers épisodes. James Bond seul contre tous, James Bond à Mexico, à Rome, à Ouagadougou, MI6 danger mortel, James Bond trahi, poursuite, pif, re-trahison, ennemi omnipotent et omniscient, bagnole qui va vite, paf-paf, baise, pan-pan, re-baise, placement de produit, pif paf pouf, méchant plan diabolique incompréhensible, raison du méchant d’être méchant totalement stupide, Bond utilise gadget, Bond utilise pistolet, Bond finit au pied-de-biche le bulbe avant du spectateur, pouf, gagné, THE END.


Mieux vaut être homme à paradoxes qu'homme à principes.
Je range la franchise des James Bond dans ce délire cinématographique qui me traverse parfois, inexplicable. Celui qui me fait aimer les jeux Resident Evil, celui qui me fait continuer à regarder The Walking Dead, ce plaisir à la fois coupable et bon enfant qui me fait continuer à regarder Les Avengers et autres films de super-héros. Ce genre de licences exerce sur moi une fascination morbide qui amène le spectateur à voir un film, le détester, voir la suite, en être un peu déçu puis déçu tout court, voir une suite un peu au-dessus, un peu moins stupide et vaine que la précédente, et à la mettre aussitôt sur un piédestal en carton qui justifie le visionnage de ses succédanés, et le cercle reprend ainsi.

J'ai eu ce sentiment exact quand j'ai vu X-Men First Class. Les films précédents étaient tellement mauvais, inintéressants, pathétiques, qu'en voyant ce film, cela a justifié tout mon dur labeur, celui d'avoir enduré tant de scènes moisies, de mises en scène vides. Le fondement de ma fascination pour la franchise qui naissait dans les bas-fonds de mon enfance télévisuelle trouvait enfin sa justification. Elle avait une raison d'être. Mais en prenant de la distance, X-Men First Class était tout juste un film potable. C’était la même histoire que les précédents, racontée avec un peu plus de maturité, un peu plus de perspective, un brin de folie en surplus. Mais c’était le même que les autres. James Bond suit ce même processus d’auto-légitimation déprimant.

Qu’on ne me dise pas que c’est par mépris pour des pans d'une sous-culture ciné que je m’en vais défoncer gaiement la franchise James Bond. J’ai pris assez de coups en soirées, de toutes parts, à m’échiner à défendre que Buffy contre les Vampires est l’une des meilleures séries jamais réalisées. Je continue à adorer le charme désuet d’un bon gros Stephen King. J’ai toujours énormément de sympathie pour les productions bas-de-gammes de Robert Rodriguez, même quand il touche le fond du fond.

James Bond n’est pas mauvais parce que c’est un cinéma accessible. C’est mauvais parce que ce n’est quasiment plus du cinéma.


La franchise.
J'ai toujours regardé les James Bond avec un sourcil relevé, fasciné étant gosse par cette pseudo-violence et le ton railleur de ces Britanniques que je ne comprenais pas. J’en ai d'abord vu des vieux, surtout avec Roger Moore. Puis ceux avec Brosnan. Puis ceux avec Connery. Et puis j’ai revu ceux avec Brosnan. Quand, enfin, j'ai commencé à me rendre à l'évidence et à comprendre que James Bond, malgré sa légende et son entrée au forcing dans ma culture cinématographique, n'était qu'une licence moyenne, voire médiocre, ils ont sorti Casino Royale. J’étais sidéré. Le renouvellement du genre, une esthétique soignée, un ton que je trouvais plus noir et plus glauque. Une espèce de tournant violent dans les années 2000, où la dimension coincée des films passés était jetée aux orties, où le faciès dur de Craig ramenait un peu de réel dans le personnage. Craig que j’ai toujours défendu, à cause d’un malheureux film, Infamous, que j’avais vu avant Casino Royale, une adaptation de De Sang Froid où Craig plante un psychopathe homosexuel et poète vraiment dingue – dans mes souvenirs. Il y était brun, touchant, montrant un visage d’acteur neuf et déjà usé, puissant. Et j'ai vu les deux James Bond suivants. Il paraît que j'ai défendu Skyfall. A posteriori, je dirais que Skyfall doit souffrir de défauts similaires à Spectre, mais savait peut-être encore exercer sur moi ce charme qui m'empêchait de penser James Bond comme un pur nanar. Quoiqu'il en soit, je considère aujourd’hui Quantum of Solace et Skyfall comme plutôt insignifiants. Plus ou moins.

Mais Spectre achève cette chute avec une efficacité hors-pair. Ce film est la démonstration à lui-seul de l'inanité de cette série, de son impossibilité à faire du cinéma autrement que par une bouillie hyper-accessible et sans enjeu. Pire, ce film démontre que même le personnage, en tant que tel, n'a absolument aucun intérêt.

En fait, j’aimerais rentrer dans le détail du film, mais c’est quasiment infaisable tant le film enfonce les portes ouvertes avec une brutalité au sommet de son art. Bond est pensif. Bond est seul. Bond est un homme fêlé. Bond fait à peu près tout et n’importe quoi. Il tringle des femmes de criminels sans aucune raison, il entre dans des soirées secrètes en se présentant comme Mickey Mouse (véridique), il tue des gros Serbes dans des trains, il assène des répliques supposément cinglantes les ¾ du film, il picole un plan sur deux (sans doute pour oublier, lui aussi). Et enchaîne des scènes d’action à gros budget. Et rien, jamais, ne viendra différencier ce film d’un autre. Il ne ressemble à rien, c’est-à-dire à tout.


James Bond ne représente rien ni personne.
Spectre, en cela, relève presque du génie. C'est un film de l'ère de l'économie circulaire. Un recyclage à 100%. Un film avec rien dedans. Pas une réplique, pas un plan, pas une idée n'est originale, inattendue, risquée. Tout relève du prémâché, du rapiécé. Tout y est artificiel, préfabriqué. Les personnages n'ont aucune consistance, puisqu'ils sont interchangeables. Pire, le film se paye le luxe de ne pas utiliser ses (bons) acteurs. Waltz, que j’ai également défendu dans l’indéfendable, est transparent. Le Andrew Scott de Sherlock (qui y était tellement bon) a le rôle d’une huître chaude. Et le reste de la team MI6, Fiennes & cie, est d’une transparence mortelle. Et Léa Seydoux... ¨*soupir* est une actrice qui n'en finit pas de m'exaspérer. Elle absorbe absolument son rôle de James Bond girl caricaturale. Elle fait le job, ou croit le faire. Elle n'est même pas nulle, « she's just not credible as a human being ». Quant à Craig, objectivement, il est... heu... j'allais encore utiliser le mot « insignifiant », mais disons « quelconque » pour varier la mesure

Surtout, ce qui frappe dans ce film, c’est que le personnage de James Bond est un leurre. Plus on essaye de lui donner de l’épaisseur, plus il s’amincit. Il est sans histoire, sans passé, et on s’en balance, en réalité. Le principe du hors-champ au cinéma (et ailleurs) continue à hanter mes rêves paranoïaques, et je suis souvent déçu qu’un réalisateur s’adonne au fait de trop montrer au lieu de  suggérer. Mais pour ce personnage, c’est l’effet inverse : moins on veut nous en montrer, plus ce qu’on finit par montrer est absurde. Son enfance ? Ses sentiments ? Ses traumatismes ? Dieu que je m’en fous : ce personnage est une coquille vide, je ne peux pas, je ne veux pas m’identifier à lui, je ne veux pas le comprendre. Il n’a de toute façon aucune raison d’agir. Il n’agit pas pour le bien ou le mal, ni par cynisme. En fait, je ne peux pas m'identifier à lui parce qu'il n’est même pas vraiment écrit, il n’existe quasiment pas à l’écran. Sa personnalité n'est même plus une caricature, c'est un étendard, une marque de fabrique, il ne représente rien, il ne représente personne, juste un fantasme du passé, et ce ne serait ni triste, ni grave, si ce fantasme pouvait au moins être un peu repeint chaque fois et non recopié.

Je vais prendre un exemple un peu extrême pour illustrer mon propos. Jamais autant qu'ici il ne m'avait paru aussi évident que ce personnage n’a en réalité aucune sexualité. Ce n’est pas un personnage qui est comblé ou frustré. Ce n’est pas un jouisseur ou un cynique. Je pense qu’il n’est même pas sexualisé, pas vraiment. Il semble s’épancher par réflexe, jamais par envie. Il tombe amoureux comme je me brosse les dents. Il le fait sans engagement, sans rien ressentir ou en tout cas sans jamais rien faire ressentir. Il est le comble de l’hétérosexuel qui n’aime pas les femmes. A y réfléchir, c'est ce que le fantasme masculin voudrait que soit le fantasme féminin: une envie irrépressible d'un homme fort, secret, violent, direct, mâle. Encore une fois, les années 70 ont eu leurs heures de gloire, mais le fait que cette logique soit restée strictement la même introduit un vrai décalage pour le spectateur. Je pense vraiment que la scène dans ce film avec Monica Bellucci confine au ridicule. Ils font l’amour sans rien, pour rien. Ce n’est ni drôle, ni vraiment triste, c’est artificiel. Il n’y a aucune tension ni aucun ennui, c’est un plan de masturbation comme si le personnage allait se frotter à un arbre.

Et, je sais bien que c’est une marque de fabrique de la maison, mais la fausse pudeur des James Bond en 2015, putain! On ne montre jamais un nu, jamais une goutte de sang, on n'entend jamais une insulte, c’est insupportable de politiquement correct protestant, de blocage puritain du cinéma, ces gens vivent dans un monde qui n’existe plus. Je sais bien que l’épure peut être considérée comme une qualité, mais ici, c’est même plus de l’épure, c’est de la bigoterie. Ça aussi, ça ajoute au ridicule de la sexualité fantasmée de Bond. En y pensant, il ne fait pas l'amour, le spectateur fantasme qu'il le fasse. Ce qui renvoie encore au fait que Bond ne peut être réellement sexualisé. Il m’a vraiment semblé qu’on était dans la tartufferie la plus stupide – baiser en permanence en hors-champ, qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire d’une réalisation, et du message que l’on veut faire passer ? Que c'est bien? Que c'est mal? Sans doute que c'est mal, j'imagine. Le pire, c’est qu’à mon avis, ce n’est même plus de l'ordre du malicieux, c’est désormais un impensé. A posteriori, je me dis que ce film est un anti-Vice-Versa: Spectre est un film qui semble être pour les adultes mais qui est en fait un film pour enfants. Et pas dans le sens noble et miyazakien du terme. Plutôt un film de la régression.


L’acte et l’intention
D’aucuns me diront, et me l’ont déjà dit depuis les deux jours que je passe à me plaindre depuis que j’ai vu ce film, que je devrais m’y attendre, qu’on va voir un James Bond pour ça, pour de l’action, pas pour un scénario, voilà, sinon j'ai qu'à aller voir un film d'auteur roumain. D'accord. Well. Nobody's perfect. Car comme annoncé en introduction, j'aime mon plaisir coupable. Il peut me décevoir, me déplaire, me rendre hystérique, mais je veux au moins voir un film. Là, ce n’est même pas du cinéma, c'est un téléfilm France 2 à gros budget. C’est un copier-coller honteux et distrayant. C’est le niveau zéro d’Hollywood, et on a le droit d’attendre, même d’un James Bond, un brin d'inventivité. Je demande pas un putain de Citizen Kane, je demande juste un film. Comme Die Hard 1 n'est pas le même que Die Hard III. Voilà, c'est tout, je veux juste un film, et pour que ce soit un film ayant son identité propre, il faut que ce soit un autre film que le précédent.

Ce film est le même que tous les autres, et pour une raison simple, il n’a même pas de scénario. Je m’étais fait la réflexion que je n’arrivais pas à suivre les scénarios des derniers James Bond. Complexes, touffus, j'étais largué. Et là, j’ai essayé, j’ai vraiment essayé. Mais il n'y a aucun putain de scénario. Rien n’est expliqué, tout s’enchaîne comme dans un roman pour analphabètes. Le mec se jette dans la gueule du loup, on ne sait pas pourquoi. Le méchant le tue pas, on ne sait pas pourquoi. Il se barre sans tuer le méchant, on ne sait pas pourquoi. Toutes les ficelles du scénario ne sont qu’un prétexte à des scènes d’action mal amenées. On dirait qu’ils ont un catalogue et qu’ils cochent au fil des films : « alors, Jean-Louis, la poursuite en Jet ski, c’est fait. La poursuite en hélicoptère, c’est fait. La poursuite en deltaplane, c’est fait. Une idée? La poursuite en kitesurf ? Banco ». A certains moments, on est quasiment au niveau de The Expendables tellement c’est misérable. Chaque réplique est d’une vacuité et d’un manque d’originalité à tomber, certains de leurs dialogues sont d’un rance absolu, on enchaîne des poncifs vaguement remaniés, sans s’impliquer. Le réalisateur n’a d’ailleurs rien à dire : ni sur l’homme, ni sur la femme, ni sur la politique, ni sur l’action, rien. 

Maintenant que j'y pense, je sais pourquoi j'ai défendu Skyfall en son temps. Parce que Sam Mendès était un réalisateur que j'aimais, bien que moins talentueux ces dernières années, et je pense que c'était par loyauté. Il s'efface ici totalement derrière la production du film. Je ne sais même pas quoi en dire tant sa présence est dispensable à la réalisation du film. Il ne marque rien de sa patte ou de son talent. Il produit un divertissement passe-partout, un héros ni aimable, ni détestable.

Mendès ne parvient rien à dire sur son temps. Le cadre géopolitique est complètement absent du film (et ça me fait hurler d’entendre l’inverse dans les médias) : aucune mention d’un conflit en cours ou similaire, aucune réflexion sur le contexte politique décrit, aucune réflexion bien sûr sur le rapport politique au monde de la Grande Bretagne. Le message politique opère la prouesse d’être à la fois inexistant et détestable (une pseudo-morale sur la surveillance généralisée en disant que le MI6 va nous en protéger, on croit vraiment rêver).  Bond incarne un héros mondial qui paradoxalement, ne peut plaire à personne puisqu'indifférencié. Même chose pour l'histoire, elle ne peut vraiment plaire ni déplaire, elle est un magma conformiste qui répond à une logique de production globale plus qu'à une logique créative ancrée dans un imaginaire et une culture. Étonnamment, dans un monde qui semble en tension, James Bond incarne une absolue détente, une absence de gravité. 

Politiquement, c'est absolument vide. Si Bond était comme on peut le lire le héros conservateur ou réactionnaire, il aurait une chair. Si au contraire comme je l'ai aussi lu, l'histoire était vraiment révolutionnaire, elle aurait une colonne vertébrale. Mais le film et son personnage sont juste mollement, vaguement confinés à « l’aire » du temps, faits prisonniers par elle. Spectre incarne les limites d’un cinéma façonné pour toutes les cultures, toutes les salles de ciné de la planète, et qui vise le milliard de recettes. Le film n’a plus rien à dire parce que dans cette aire de jeu-là, ce terrain sans limites, il ne peut de toute manière rien nous dire. 


Ceux qui restent et ceux qui partent
Alors que reste-t-il de ce film ? Bah, je dirais que c'est un James Bond des années 70. Et pas un bon. Un film au scénario bidon, sans trame, sans idées, sans sursaut d'émotions. Oui, on en sort la tête vidée, non, on ne s’ennuie pas vraiment, oui, l’esthétique du film est belle et certaines scènes d’action réussies. Et pour un budget de 300 millions de dollars, heureusement bordel. Ce n’est pas de forme, c’est d’âme dont Spectre manque de la première à la dernière seconde. Il ne bouge plus que par l’auto-référencement, le fait de survivre sur son propre passé (l’utilisation permanente de personnages récurrents  - les Q, les M, les Moneypenny - comme le font d'ailleurs toutes les autres franchises à la Batman, Star Wars, etc.), par ses films passés (le film tente laidement de se justifier en se prétendant le climax des 3 films précédents). Il dévore ses acteurs, il dévore son scénario, il dévore ses spectateurs. Spectre est un blockbuster bête et gentil qui me fait péter un câble. On dira que j’y allais pour de mauvaises raisons ou que tous les James Bond sont ainsi. Mais je ne sais pas, ce film a franchi une barrière. C’est le cadavre de James Bond qu’on expose là, un héros perdu en dehors de son temps, incapable de se réinventer, incapable d’être autre chose qu’un bourrin décérébré dans un film gentillet et intemporel.

Il est l’inverse du cinéma, il est l’inverse de la créativité et de l’art. Tout le monde ne doit pas être Kubrick, mais tout le monde devrait essayer de montrer quelque chose au cinéma, même si c’est raté, imparfait. Spectre remplit tout son cahier des charges mais ne montre rien, ne propose aucune perspective. Ce n’est même pas un film raté, c’est même plutôt de bonne facture en purs termes d’action, mais c’est un film sans point de vue, et donc un film sans cinéma. En fait, c’est le pire de ce film : il ne pêche pas tant par ses défauts – mais par son vide. Comment juger une page blanche ?

Je suis extrêmement cruel avec ce film qui ne mérite sans doute pas de mise au pilori, ou pas plus qu’un autre. Mais c’est qu’il a été pour moi le tardif révélateur de ce qu’est cette franchise : un machin anti-cinéma. Il a réussi à me faire repenser Casino Royale, et à me dire que, Eva Green mise à part, nous étions toujours pris, avions toujours été pris, dans ce flot interminable de recyclage industriel.

Comme dirait l’autre, « un film efficace, distrayant, auquel on ne demande rien d’autre ». Personnellement, je crois que je ne demanderais à cette franchise plus rien du tout d’ailleurs.