samedi 25 mai 2013

Only God Forgives - 2001, l'Odyssée de la mélasse

Only God Forgives, Nicolas Winding Refn, 2013.

Le film est dédié à Alejandro Jodorowsky, et il en a des caractéristiques chères au chilien: l'absurde, le côté ultra-provocateur, la dimension clairement surréaliste. Avec les moyens de ses ambitions - ou pas. J'avais très peur en allant voir ce film. J'avais raison.



Pitch et plot.
Rien. Une vague histoire de dealer de drogue américain en Thaïlande dont le frère est tué. Strictement aucun intérêt.

Les enjeux.
Allons dans le vif, et balançons par dessus bord ce qui doit l'être.
- Only God Forgives ne propose aucune réelle histoire, aucune réelle structure narrative.
- Il ne propose pas de dialogues non plus. L'ensemble des dialogues doit être à peu près équivalent à cinq minutes sur la totalité du film. Et les quelques discussions soulignent l'évident ou bien poussent encore un peu plus loin la logique du film contemplatif qui raconte (un peu) n'importe quoi.
- Il ne propose même pas de vrai message. Aucun message politique, aucun message social, aucun message sur la famille, les rapports mère-fils ou les rapports au frère. Il ne dépeint pas vraiment (ou pas avec beaucoup d'intérêt) la Thaïlande, puisqu'il se contente d'enfiler des clichés sur le ''pays des sourires'': drogues, prostituées, combats de boxe (un peu), morale asiatique sur l'honneur et le silence bien frappées.

Les conditions extérieures.
On l'aura compris, ce film n'est donc pas un objet de ciné comme les autres. Et je fais ici une parenthèse: je ne sais pas si la promo a marché, si les affiches immenses qui tapissent les cinémas de Bruxelles motivent des badauds perdus à entrer dans cette galère, si la dynamique de Drive est encore à l’œuvre, ou si c'est juste parce que je l'ai vu les premiers jours de sa diffusion, mais la salle dans laquelle j'ai vu le film était aux trois quarts pleine. De personnes qui ne devraient pas être là. Des très jeunes spectateurs. Des très vieux spectateurs. Des spectateurs qui semblent être venus voir Drive II. Et qui passent une heure trente en enfer. Qui s'attendent à voir un peu de guimauve (mais un peu intello) et qui doivent boire de la mélasse conceptuelle au goulot. Dès les premières minutes, les gens sont mal, couinent, attendent que le film commence vraiment, qu'il arrête d'aligner des plans au ralenti. Cela m'est rarement arrivé pour un film si court: les gens sortaient de la salle, se plaignaient, répondaient à leurs téléphones. Ils rigolaient pendant des scènes de tortures, et soupiraient pendant des plans de vingt secondes. Non pas qu'on puisse le leur reprocher - mais rien que ces conditions étaient surréalistes. Elles tendaient d'ailleurs plutôt à faire grandir ma sympathie pour le film qu'autre chose.

Réalisorat et actorat. 
Une fois ces constats posés, il faut tenter de répondre à la question, que vous ne manquerez pas de vous poser pendant quatre-vingt dix minutes: ''mais bordel, c'est quoi ce film?''. C'est un putain d'objet d'art, creux et/ou génial. Je n'ai quasiment jamais vu ça à l'écran: chaque plan a l'ambition d'une œuvre d'art, d'un tableau. Chaque coup d’œil de la caméra est millimétré, travaillé, léché (d'aucuns diront que beaucoup trop). Pour moi, Kubrick (dans l'ambition) est en arrière fond permanent: dans l'envie esthétique, dans les techniques de réalisation, dans les plans de couloirs, dans le jeu de lumières et dans la fascination pour la violence. L'utilisation permanente de la technique du zoom par Refn (comme dans... heu, au hasard, Barry Lyndon) magnifie, sublime des plans (trop) travaillés, des postures de personnages totalement fantasmées, totalement improbables. La caméra est pornographique, clairement, pendant tout le film. Elle ne filme que le corps, ne s'intéresse qu'à la chair. Parfois ne capte même pas les paroles (thaïlandaises) de certains personnages. Et le résultat visuel est impressionnant. Refn arrive à innover comme on voit rarement un réalisateur le faire, du moins avec tant d'aisance. Il joue sur les lumières, fait monter la tension dans un mouvement infime de caméra, joue avec les fondus enchaînés comme un gosse. Il utilise ses bruitages pour appuyer le côté bien crade du film et reprend ses habitudes de musique digitale complètement perchées, en copiant même quasiment note pour note certains des thèmes les moins connus de Drive (non, on n'entendra pas Nightcall, malheureusement). Le visuel est vraiment fascinant. On pourrait aller voir le film et regarder chaque plan séparément, juste pour eux. Sauf qu'on peut légitimement juger Refn comme en faisant des caisses: c'est aussi de la mélasse (oui, j'aime bien ce terme - je le trouve approprié), un truc visqueux qui devient rapidement indigeste, pour quiconque n'en apprécie pas naturellement le goût.

Les acteurs rentrent dans le même délire cocaïnomane: Gosling ne joue pas ou presque pas, il se laisse être contemplé en permanence. Scott-Thomas surjoue la mère imposante: rôle de composition, certes, ''on ne la jamais vu comme ça'', mais c'est sans grand intérêt selon moi. L'ange exterminateur thaïlandais est parfait. Mutique, comme tous les autres personnages. Juste présents par la chair.

Peut-on avoir un avis sur ce film?
- J'adore le fait que Refn vienne foutre une grosse taloche aux seuls amateurs de Drive, en rappelant qu'il est un putain d'intello danois, qu'il fait ce qu'il y a de plus énervant dans notre cinéma continental, ce côté triphasé, symboliste, toujours dans la suggestion. Où rien n'est dit, rien n'est à dire. Moi-même fan absolu de Drive, je trouve ça génial qu'il vienne nous redire qu'il est surtout le réalisateur de films moins accessibles, comme Valhalla Rising ou Bronson. Qu'il y joigne les fantasmes qui sont présents dans tous ses films, de Pusher à Drive. En assumant ce côté extrémiste.
- Ce constat a donc un prix, que vous aurez bien saisi: le film (et beaucoup plus, je pense, que les autres - mis à part Valhalla Rising éventuellement) est extrêmement abscons, intello au 19e degré, absolument inaccessible au premier coup d’œil. Il incarne (donc) tout ce qui peut faire l'opposition entre ''cinéma d'auteur'' (à prononcer avec l'accent parissien) et cinéma commercial, dans ce qu'il a de pire: un art pour l'art, une discipline ultra-élitiste, une masturbation intellectuelle (j'aime pas cette expression, mais je crains qu'elle ne trouve ici son sens réel) permanente, une absence de sens, de message, de logique même (le film n'a, au niveau du montage, parfois absolument aucun sens logique) ! - qui donneraient le tournis à ses plus grands adeptes.
- En outre, le film est vraiment too much. Dialogues œdipiens hardcore, esthétique extrême, scènes de violences répétées (mais je m'attendais à pire - quoique qu'une scène en particulier confine presque au ridicule) enchaînement incompréhensible de séquences... Et surtout, surtout, acteurs qui marchent au ralenti pendant tout le film. 1h30 semble devenir 3h30, juste avec cet effet de style parfois magnifique, souvent arrogant.

Le film un objet esthétique fort beau, un truc fascinant, une expérience totalement ''armoire''. Une chose exclusive, radicale, sans concession. Sans doute à terme, sans spectateurs. Je suis pourtant le premier à détester ce genre de procédés (dans le théâtre, par exemple). Mais c'est peut-être que le cinéma manque un peu de ces réflexions visuelles, de cette ambition radicale, qui me fait être (trop) tolérant à l'égard d'un film comme celui-là, totalement haïssable - et que je ne hais point. En sortant du ciné, je pensais à mon père qui était allé voir 2001, l'Odyssée de l'espace, à sa sortie. Rien capté, aucun avis sur le film, ''on comprend rien'', me disait-il trente ans après. Une génération plus tard, le film est cultissime, son fils est fou amoureux de Stanley Kubrick, voit 2001 comme l'une des plus grandes œuvres cinématographiques du XXe siècle. Je n'aurais pas le culot de dire que Only God Forgives joue dans la même cour. Mais disons qu'il recoupe (parfois) des caractéristiques de 2001: une caméra parfaite, un montage magnifique, un symbolisme permanent, des passages vraiment abscons (je repense au moment ''crise épilepsie'' de 2001), un travail sur le son, la musique, les bruitages de grand talent, une ouverture totale à l'interprétation.

Sauf que 2001 était aussi une révolution absolue dans le champ (relativement) nouveau de la SF et un objet de génie créatif incontestable. Sauf que 2001 était un putain de chef d’œuvre. Sauf que 2001 était réalisé par le plus grand réalisateur de tous les temps.


Only God Forgives n'est, dans cette comparaison, certainement pas à la hauteur de cette logique prométhéenne. J'imagine qu'il sera désavoué, détesté, conspué par une très large majorité (et trouvera évidemment des adorateurs). 

Je suis vraiment partagé sur ce dernier Refn, réalisateur comme on en trouve peu. C'est un film sans équivalent, un mix entre Oncle Boonmee, l'homme qui se souvient de ses vies antérieures (tel que je l'imagine en tout cas) et Pusher 1. Sans aucun rapport avec Drive et pourtant son héritier sur une certaine idée du cinéma. Un objet agaçant, frustrant. Qui se regarde sans que le réalisateur nous permette jamais d'y entrer vraiment. Mais je ne peux pas m'empêcher de penser, derrière tous ces défauts immenses, derrière ce pédantisme ultra-esthète, que ce film n'est pas insignifiant. Un film surréaliste, dans le très bon et dans le pire sens du terme.

lundi 11 février 2013

Zero Dark Thirty - Où est Charlie ? (2.0)

Zero Dark Thirty, Kathryn Bigelow, 2013.


La traque d'Oussama Ben Laden, ennemi public n°1 (symbolique?) pendant dix ans. Une agente bad-ass de la CIA devient obsédée par cette recherche ; à moitié-folle à force de chasser des morts ; et finit par mettre la main sur UBO. Attention, (grand) film à débats.

C'est marrant, les films américains, ces temps-ci, ont arrêté de faire 1h25, et ont décidé de devenir des films de 2h45. Comment se fait-ce ? Je ne sais. Ni marque de qualité, ni de médiocrité, Zero Dark Thirty ne déroge pas à cette nouvelle règle. Le film lancé, on sent tout de suite la patte de la réalisatrice, qui commence avec l'horreur du 9/11 et se termine avec la mort de Ben Laden. Les premières scènes mettent dans l'ambiance : un fond noir, des conversations (fictives?) au moment de l'attaque du World Trade Center. Entrée en matière magnifique. La suite est plus dure à avaler (ahah), puisqu'on nous montre, assez en détails je dois dire, une scène de water-boarding absolument gerbante. Bon, j'ai été, une funeste nuit d'automne 2012, traumatisé par un film norvégien ultra-violent, et suis devenu très, très sensible à la violence sur grand écran. Là encore, je me suis senti assez mal en voyant ce pauvre gars virtuellement noyé pour qu'il crache des informations sur le financement du terrorisme international, mais bref, là n'est pas la question : la scène est filmée sans complaisance aucune. Le regard porté par l'actrice principale sur ce suspect torturé au nom du Bien occidental est froid ; sans indignation complète ; mais sans justifier jamais le procédé. Ce qui est assez génial, malgré le côté too much de la torture filmée à l'écran (mes amis réalisateurs veulent de moins en moins faire appel à la suggestion, et c'est parfois dommage). L'ombre d'Abou Ghraib, la saleté de Guantanamo, sont incarnés tout en un dans ces quelques scènes ; dures à voir ; jamais complaisantes. Ensuite s'enchaîne cette folle traque d'une ombre, d'un symbole même, de l'Irak au Pakistan, en passant par l'Afghanistan et les attentats de Londres. On cherche Ben Laden partout ; on ne le sait nulle part. Le paysage politique brossé, de la furie bushienne du contexte irakien au tournant Obama de 2009, est parfait. L'Amérique dépeinte est assez sale ; meurtrie ; peu sûre d'elle. Tous les mythes sur cette traque tombent. Rien que pour ça, Bigelow fait œuvre de salubrité publique avec son œuvre : on n'y voit pas un romantisme de la vengeance ; ni une furie politique de rédemption dans le sang. On n'y voit pas même une volonté de faire advenir un projet politique ; mais un processus bureaucratique lent, sans arguments. Un truc mécanique. Cette dimension est très bien vue, ce me semble, par le scénariste, puisqu'il dévoile ce qu'est nécessairement un enjeu comme celui de la traque de Ben Laden : un symbole, un sacrifice, un objectif forcément débile, forcément inatteignable rationnellement. Et cela est filmé magnifiquement. Sans déflorer la fin du récit, on termine par la scène absolument fabuleuse de l'attaque de la forteresse de Ben Laden, où Bigelow montre tout ce qu'elle sait faire en termes de réalisation, et avec une violence, cette fois, nécessaire et fondamentale. L'image est simplement parfaite ; le montage, à couper le souffle ; et un déroulement qui se veut tout sauf spectaculaire. 1er mai 2011, le film disparaît dans les ténèbres de l'actuel.

En sortant du film, j'étais bouche bée. Bien que ce film ne soit sans doute pas parfait, peut-être un peu vite scénarisé, vite réalisé, vite bouclé, il faut concéder que Bigelow a un sens de la réalisation impressionnant : on peut lui reprocher de prendre un peu le spectateur par la main (en donnant à chaque plan une date, un lieu, la moitié du temps d'ailleurs en disant, ''prison de la CIA, lieu tenu secret'') ; on peut lui reprocher cette caméra un brin remuante, excitée ; on peut lui reprocher cette prétention de retracer toute la décennie de 2010 en deux heures trente, en en laissant des aspects importants de côté (type conflit israélo-arabe). Mais Bigelow offre, selon moi, l'un des premiers films post-2010 fondamentaux sur une décennie de mort. Elle filme avec brio la paranoïa américaine ; la cristallisation d'un choc idéologique voulu par deux camps ; elle observe avec désarroi et réalisme les désastres de ce début de siècle. La violence de ce nouveau monde ; la haine partagée ; l'idéologie destructrice de l'islamisme radical ; la prétention souvent vaine de l'Amérique. Avec une actrice centrale magnifique ; qui ne surjoue jamais ; qui suggère en permanence ; et là encore, déromantise totalement le rôle qui peut être celui d'un agent dans un enjeu comme celui-là. Jessica Chastain est sale ; obsédée ; presque folle. Elle est frêle ; elle arrive à nous suggérer son intégrité et sa dangerosité. Très intelligente que la création de ce personnage à plusieurs facettes, qui peut être interprété comme héroïne ou comme ange exterminateur (combien de fois dit-elle : ''tuez-le pour moi'' avec une froideur à rendormir un mort), et qui doit, évidemment, recouper des dizaines de personnages réels de cette histoire invraisemblable. D'ailleurs, Bigelow choisit de ne pas prendre le parti de filmer à partir du point de vue d'Al-Qaida, et cela rend le film d'autant plus froid, donc d'autant plus percutant. La nébuleuse reste en permanence une ombre, qui utilise les enjeux politiques locaux pour se cacher, pour prospérer. Ce qui rend l'affrontement encore plus opaque, encore plus terrifiant. La narration, grâce à ces éléments, devient extrêmement intéressante.

Zero Dark Thirty est très beau : en le voyant, on pense à du Greengrass, en mieux ; au Carlos d'Assayas ; aux derniers films de guerre (intéressants) des années passées, comme Jarhead ou Démineurs (de la même réalisatrice pour ce dernier). Avec ce soupçon de réalisme en trop ; cette envie de coller en permanence au réel ; ce désir total pour démontrer la désillusion nécessaire des ''grandes'' aventures. En le saupoudrant de quelques touches de fiction ici et là. Cet équilibre permanent entre réalisme total et fiction nécessaire peut être gavant : on s'y perd entre ce qui relève de la réalité et ce qui est créé pour le film (honnêtement, à la sortie d'un film pareil, je serais incapable de distinguer ce qui est vrai de ce qui ne l'est pas). Mais l'équilibre est ici assez bien trouvé pour que le message politique reste ouvert : la mort de Ben Laden n'apporte rien, et c'est ce que le film montre ; la décennie n'apporte rien, et c'est ce que le film montre. Loin d'être  un aveuglement américanophile, le film reprend, par endroits, cette phrase de je-ne-sais-plus-qui qui disait qu'une défaite des États-Unis n'a jamais été une victoire pour le monde. Forcément engagé, mais jamais bêtement, le film avance un message politique à tâtons, assez ouvert pour ne pas être énervant ; assez clair pour ne pas être vide. Ni propagandiste, ni anti-américaine, c'est l'une des fables sur l'histoire récente des États-Unis les plus exactes, les plus intéressantes, qu'il m'ait été donné de voir ces derniers temps. Le film reste assez lent ; prend son temps ; fait montre de plusieurs très belles fulgurances ; et offre trente dernières minutes absolument magnifiques. Pas foncièrement surprenant, mais beaucoup plus subtil qu'il n'y paraît, Zero Dark Thirty est une très belle œuvre. Certainement ce qu'on pouvait faire de mieux sur le sujet ; certainement ce qu'on aura fait de mieux sur le sujet. Car à la fin d'une œuvre pareille, il n'y a plus grand chose à dire. Bon film.

mardi 22 janvier 2013

Anatomy of a murder, procès d'un film

Dans la famille ''j'me-la-pête-parce-que-je-regarde-du-Otto-Preminger'', je voudrais le fils. Pierre Murat, critique en vue à Télérama, me l'offre sur un plateau. ''Le meilleur film de procès jamais réalisé'' (Masque et la Plume dont je me souviens plus de la date, mais c'est pas très loin dans le passé, et si c'est plus loin, c'est pas de beaucoup). Ci-dessous, affaires jointes C-346/13, C-347/13, et C-348/13, Otto Preminger contre moi-même, non encore publié au recueil (quel humour).

Anatomy of a murder, Otto Preminger, 1959.


Pitch et plot (sans oublier les poutchs).  
J'ai toujours un doute quand on m'annonce, pas un grand film, pas un chef d'oeuvre, pas le meilleur film iranien ou musulman-bosniaque, mais LE meilleur film d'un genre. C'est pas sérieux. Un genre n'est jamais couvert par un film, si bon soit-il. La mort au trousse n'est pas ''le'' meilleur film à suspense qui existe ; Blade Runner n'est pas ''le'' meilleur film de science fiction à avoir été créé ; même Les Sentiers de la Gloire aurait du mal à prétendre être ''le'' meilleur film de guerre à avoir vu le jour (quoique). Alors quand on annonce un film comme étant, le nec plus ultra de la filmographie judiciaire de l'Histoire du Monde, je ne tique plus, j'explose.

Et puis bon... James Stewart entre. Un p'tit silence devant l'écran, tu te rends compte de qui il est, de sa tronche, de son accent, de son talent, de cette palette de grand acteur hollywoodien qu'il arrive à te brosser en deux minutes. Toujours la clope au bec, il te joue du piano en dissertant sur son manque d'argent et ses livres de droit. Tu te tais. Et puis, un deuxième homme entre en scène. Otto Preminger, juif austro-hongrois arrivé aux États-Unis en 1935, réalisateur de grand talent. Il te monte une petite histoire: Stewart, en galère, est avocat (quand il ne joue pas du piano ou ne va pas à la pêche, sa ''grande passion'') ; on lui parle d'une affaire de meurtre, le prévenu est un lieutenant américain, ne niant pas son crime, mais soutenant que la victime avait auparavant violé sa femme. Sympathique programme. Sorti en 1959, le film est par exemple banni  pendant des années de la ville de Chicago (le ''langage étant trop osé'', paraît-il).

Est-ce un épisode de Law and Order, sauce années 1950 ? Ne le prenons pas comme une vanne, j'étais bien fan de cette série magique dans ma folle jeunesse. La réponse est: un peu. S'il y avait un classique du classicisme judiciaire, ce serait bien Anatomy of a Murder. Les données s'enchaînent: le crime ; le prévenu ; l'avocat ; le procès ; les pièces à convictions ; l'accusation ; le réquisitoire ; les jurés ; le juge ; le ''silenceoubienjefaisévacuerlasalle'' ; le témoin ; la femme du prévenu ; la soeur du témoin ; la fille de la soeur du prévenu ; l'avocat qui juge et jure qu'on ne l'a pas prévenu que la soeur du prévenu l'était moins (témoin) que le témoin de la femme du témoin. Du prévenu. Heu... bon. Disons que le procès se déroule.

Les enjeux politiques. 
Alors, ce qui est absolument fabuleux dans ce film, c'est qu'il n'a ni la démagogie (utile, entendons-nous - j'expédie là ce beau film un peu vite, mais c'est pour la simplicité de la démonstration) d'un Douze Hommes en colère (Lumet, 1957), ni la facétie drôlissime (et un peu dramatique) d'un Témoin à Charge (Wilder, 1957). Ces deux derniers, selon moi, incarnant à merveille le grand écart des années 1950 dans les ''films judiciaires'': l'histoire-morale d'un côté ; la farce dramatique de l'autre ; tous deux se basant sur un twist final très... cinématographique, disons. Anatomy... ne joue pas exactement dans la même cour. Bien qu'il soit porté par Stewart avec une grande classe, et parfois un peu d'humour grinçant, il ne prétend pas retourner le cerveau de son auditoire. Preminger se contente de faire, et surtout de bien faire son film. Classique. Sans accrocs. Sans fioritures. Du moins au départ. Et il ajoute à cette sympathique recette du meurtre + viol = sexe (heu... ou est-ce l'inverse?), la dimension psychologique du passage à l'acte. Il propose une réflexion très grinçante, justement, sur la place accordée, à l'aube des années 1960, à l'expert dans la sphère judiciaire, et, pour le dire très clairement, lui démonte la gueule. C'est très étonnant à voir. Il magnifie, enfin, le cadre judiciaire américain, en en montrant les limites, et non les fautes, en en soulignant les failles, et non les erreurs, et une telle démonstration, me semble-t-il, est plus parlante que tous les discours pontifiants du monde. Reste le discours sur la place de la femme au sein de la société américaine, dans cette histoire sordide: puisque le point de départ est le viol de la femme du prévenu (vous suivez toujours?), ayant amené ce dernier à commettre l'irréparable sur le supposé violeur, s'engage évidemment une réflexion sur sa place, son rôle, voire sa culpabilité dans l'affaire. Et, alors que ce sous-texte peut (et doit) sembler absolument insupportable aux femmes libres des années 2010, je le trouve extrêmement bien traité, surtout si on le remet dans le contexte des années 1950: à la dimension morale s'ajoute la dimension sociale, politique, maritale, du contexte états-unien. On y dépeint, assez finement je trouve, les premiers signes de la libération sexuelle des années 60-70. Bien sûr, n'allons pas imaginer un texte révolutionnaire, déplacé en ces lieux de toute manière, mais le ton grinçant qui couvre l'ensemble de l'oeuvre lui permet, utilement et intelligemment, de traiter de la place du rapport homme-femme, de celle de l'alcool, de l'attirance sexuelle, de la maltraitance masculine, de la considération sur le malheur féminin (pour reprendre le titre d'un ouvrage qui m'est cher), avec beaucoup d'aisance et d'intelligence. Et bien sûr, le film ne serait pas complet s'il ne s'ouvrait pas sur un fin particulièrement sadique, bien écrite, et réjouissante. Un petit bijou.

Réalisorat et actorat (comment, ça se dit pas?).
À chaque fois que je réfléchis aux ''auteurs d'antan'', j'ai l'impression de tomber dans le ''c'était mieux avang''. Pourtant, je dois malgré moi avouer que la force de la réalisation, aussi classique qu'elle soit, est frappante: elle marche tout le temps, ne s'égare jamais, ne se complaît jamais à se regarder filmer. Elle évite les bavardages, et pourtant sait prendre son temps. Preminger montre tout son savoir-faire dans le calme comme dans la tempête, dans les monologues comme dans les affrontements soudains. Et, et c'est que la réponse tant attendue (à la question de savoir si c'est ''le'' meilleur film judiciaire qui existe depuis le début de la nuit des temps du cinéma c'est-à-dire à peu près 1895 si j'en crois Wikipédia), le film convoque mon aimé, mon bien-aimé, mon magnifique George Campbell Scott. L'incroyable Patton ; le magique Turgidson dans Docteur Folamour. Et si son rôle est limité, il apporte une vraie valeur ajoutée au film, sa confrontation avec Stewart est classique que réjouissante. Les deux acteurs portent alors ce sujet cynique, cet affrontement de détails, à des dimensions nouvelles. Et en font un film remarquable.

Alors Anatomy... est-il THE film dans la famille procès ? La réponse est évidemment... non. C'est un grand film, un magnifique film, une très belle démonstration que l'on n'invente rien dans nos productions ciné ou télé récentes. Et il est justement la preuve qu'un seul film de genre ne peut régner sur ce genre. Il est l'une de ses facettes, la plus scolaire par endroits, la plus cynique par d'autres ; il est l'une des touches sur cette peinture impressionniste qu'est le genre cinématogr... heu... je m'égare. Il est ce qui participe à l'avoir construit, mais qui seul ne vaut pas grand chose.

À regarder pour les initiés comme les non-initiés.

PS: promis, la prochaine fois, je fais un article sur un film que je n'ai pas aimé, histoire d'arrêter d'enchaîner les ''génial'', ''incroyable'', ''talent'', ''impressionnant'', ''magnifique'', et autres ''a complètement changé ma vision de la sociologique mexicano-ukrainienne''.

samedi 19 janvier 2013

Django Unchained, ''They just fucked with the wrong afro-american''.

Django Unchained, vu le jour de sa sortie. Un film bien mais pas top. 


Django Unchained, Quentin Tarantino, 2013.


Pitch et plot.
Django, esclave américain juste avant la guerre de Sécession. Racheté par un bounty hunter allemand improbable. Et il est pas content, donc il va aller retrouver sa dulcinée et péter la gueule de tous ceux qui se mettent sur sa route. Scénar' simple, pas trop prise de tête. Un seul sujet traité : la place des ''nègres'' dans la société américaine du XIXe (un brin caricaturée, ou du moins ultra-soulignée but whatever), par un western spaghetti ultra-classique dans son déroulement, ultra-tarantinesque, bien sûr, dans sa forme. L'histoire est pas piquée des vers ; et la réalisation, soignée, ne dépasse pas le stade de la reproduction plan par plan de ce qu'on attendrait de Tarantino. Aucune surprise ou presque, un réalisateur qui garde un cap, qu'on apprécie ou pas. Toujours l'attention pour la musique, symbole presque énervant de son cinéma ; toujours la virtuosité pour filmer une bière fraîche ou un dialogue choc ; toujours l'utilisation du zoom ; toujours le côté détaché de la violence artistique, ici mise en constante opposition avec la ''violence non-légitime'' (en gros, on retombe dans le classique, quand le gentil tue du Redneck, on applaudit ; quand le redneck bute du noir, on pleure). Toutes ces qualités, aussi réelles qu'elles soient, sont aussi un peu classiques, surtout après avoir atteint, à mes yeux, leur apogée dans Inglorious Basterds, qui disposait d'une réécriture de l'Histoire par le cinéma (et son côté exorcisation du réel par l'art) qui me semblait bien plus pertinente que la mise en parallèle d'un mythe américain, le Western, avec l'anti-mythe américain, l'esclavage. Question scénario, pour terminer, une autre terrible faille, à mes yeux, et sans doute à mes yeux seulement : j'ai toujours l'impression qu'un film fleuve (celui-là fait quand même quelques deux heures et quarante-cinq minutes) doit accepter de se laisser porter par sa beauté pour que ça fonctionne – et ne pas tenter de se justifier en permanence, d'accrocher le spectateur avec un nouveau rebondissement, avec une nouvelle ''péripétie''. Quand je pense à Il était une fois en Amérique, aux Moissons du Ciel, ou même, film qui ne joue pas dans la même cour, à L'étrange histoire de Benjamin Button, j'ai l'impression que ces fresques fonctionnent par ce qu'elles ne sont pas basées sur un schéma narratif classique (situation initiale – élément déclencheur – péripéties – résolution), mais sur une logique plus picturale. On filme parce qu'il est beau qu'on filme – et l'histoire, résolue ou pas, a peu à voir avec sa qualité. Django Unchained, et je vais commettre l'irréparable, est en cela raté parce qu'il devient un film à péripéties. Ce type de procédé avait atteint son apogée dans l'atrocement décevant True Grit des Cohen, qui ne fonctionnait que selon cette logique assez indigeste. Django Unchained, parce que c'est Tarantino, n'en est pas pour autant raté. Disposant de véritables qualités, il est aussi un peu décevant. 


Les enjeux.
C'est l'autre pierre d'achoppement du film. On peut trouver, comme c'est mon cas, les débats sur le mot nègre et son utilisation dans le film totalement débiles ; on peut refuser de tomber dans ces joutes de politiquement correct absurdes. Mais le vrai problème n'est pas de savoir si Tarantino est raciste ou pas, personnellement j'ai eu l'impression que pendant trois heures, il me hurlait au visage qu'il ne l'était pas mais peu importe, mais bien de savoir ce qu'il fait de son sujet, l'esclavage. Déjà, établissons dès le départ que Tarantino n'apporte jamais de réflexion philosophique sur le monde ; dans Kill Bill ou Inglorious..., dans Reservoir Dogs ou Jackie Brown, il propose un regard, jamais un vrai discours ; il propose un fantasme, jamais une réflexion profonde. Bref, déjà s'attaquer à un sujet pareil avec ce passif est pas forcément évident. Mais dans Django..., justement parce que le réalisateur est conscient de ce risque lié à un sujet particulièrement sensible, et cette fois directement ancré dans un environnement états-unien, il en fait des caisses. Des caisses sur l'esclavage, sur le sale racisme texan, sur le marché de la chair, sur le cynisme du blanc. Comme s'il avait peur qu'on prenne parti pour le mauvais camp. Est-ce à dire que le discours est entièrement sclérosé ? Sans doute pas. Mais l'enchaînement de clichés devient très agaçant : tout y passe, de l'Européen distingué opposé à l'esclavage mais cynique au landlord fan de phrénologie, du redneck débile aux organisations racistes tournées en dérision. Pfff, en l'écrivant, j'ai l'impression de balancer le film aux ordures, alors qu'il ne devrait pas l'être : il reste drôle, fun, sexy, violent, osé ; mais aussi parfois caricatural, long, ampoulé, et un peu attendu. Il est les deux. Tout dépend d'où on choisit de mettre la focale.

Mais, là où il déçoit encore un peu plus à mes yeux, c'est une fois constaté que l'ensemble des bonnes, sinon très bonnes idées du film sont déjà usées, et surtout reprises en flag' de Inglorious Basterds. Même veine, même ton grinçant, même logique. Mon Christoph Waltz adoré, qui offre encore ici une performance magnifique, même si son personnage est mille fois moins haïssable, et donc beaucoup moins prenant que dans Inglorious..., nous refait le coup de l'allemand polyglotte ; cool mais pas de surprise. Les longues scènes de dialogue se terminant en boucherie ; pareil, c'est du déjà vu dans le passé du réalisateur. L'accent sudiste travaillé de DiCaprio ; Brad Pitt was here. La quête de revanche historique incarné par le cinéma de Tarantino de l'affranchi noir sur le dominateur blanc ; le parallèle avec la ''vengeance juive'' de Inglorious... est clair et net. Les morts expéditives préfacées par une bonne réplique ; déjà vues. Les gros plans pour annoncer la venue d'un personnage d'importance ou faire monter la pression pendant une scène ; pas de surprise là non plus, même si le procédé reste toujours aussi efficace. 


Réalisorat et actorat.
Django... fonctionne quand même, et avant tout, parce qu'il est porté par des acteurs. Waltz est magique, comme d'habitude. Mais comme je le soulignais, l'effet de surprise en moins. Il reste un acteur central, magnifique, parfait dans toutes ses phrases, toutes ses mimiques, tous ses déplacements. Chacune de ses tirades est jouissive ; chacune de ses manières, délectable. Foxx est... l'homme au bon endroit au bon moment. Il ne crève jamais l'écran mais n'agace pas vraiment non plus ; il est assez classique somme toute, sans fulgurance ni vrai défaut – ''ce qui est bien mais pas top'', comme le veut la formule consacrée. DiCaprio est moins convaincant que dans ses meilleurs rôles, mais donne une performance tout à fait honnête. Samuel L. Jackson, grand retour devant la caméra de Tarantino, est impressionnant : physiquement d'abord ; par son jeu ensuite, totalement à contre-emploi. Il s'y met corps et âme, et ça fait plaisir à voir. Ensuite, j'ai un doute quant à savoir si ses insultes racistes resteront aussi célèbres que ses discussions avec Vincent ou Louis dans les films précédents. Je ne me prononcerais pas. Quant aux autres seconds rôles (le notaire, la soeur, etc.), je suis un peu plus réservé sur la qualité des performances proposées. 

Alors, après avoir assassiné le film en règle, que reste-t-il ? Pas grand chose. Ou plutôt si, la présence d'un réalisateur ; d'idées, parfois ; de virtuosité aussi. La première heure est grandiose ; la dernière demi-heure est très bonne. Le tout enrobé dans une grosse heure, au milieu, un brin pesante, pas totalement convaincante, par endroits nécessaire. C'est ce qui est déprimant : le moins bon des Tarantino vaut souvent le meilleur de bien d'autres réalisateurs. Si celui-là me fait plus tiquer que d'habitude, même s'il reste bien meilleur que Kill Bill vol. 1 et surtout Boulevard de la Mort, c'est qu'il se perd dans un discours politique pas totalement assumé ; pas totalement travaillé ; pas totalement accepté par le réalisateur.

Que dire ? Django Unchained reste un film plutôt appréciable. Un bon... film. Presque. Sans doute pas un grand film. On en sort repus, mais pas totalement satisfait ; avec des bons souvenirs, quand même. 

mardi 15 janvier 2013

Little Odessa / The Yards - Quelques nuances de James Gray

Les Deux Premiers James Gray. À voir, ou revoir (et oui, j'ai un peu honte de mon titre).



Little Odessa, James Gray, 1994.



J'ai longtemps prétendu considérer James Gray comme l'un des plus grands réalisateurs des années 2000. Comme la figure du film noir new-yorkais contemporain ; le maître du pessimisme cinématographique américain, sophistiqué et à la fois un peu poisseux ; talentueux et impressionnant de virtuosité dans la réalisation et de précision dans ses discours politiques et sociaux. Il faut reprendre le contexte: je venais d'enchaîner, coup sur coup, La Nuit nous appartient (2007), un choc, et Two Lovers (2008), qui selon moi, dépassait l'entendement par sa perfection visuelle et narrative, qui suffisaient à convaincre n'importe quel sceptique que Joaquin Phoenix était un génie, et que celui qui le dirigeait était une pointure. Deux des plus grands films de la décennie, portés par un acteur unique ; encensés par la critique ; oubliés par les Américains, mais qu'importe, l'Europe, dans sa grande sagesse, les ayant réhabilités. Mais j'affirmais mon amour pour ce type sans avoir vu ses deux premiers films. The Yards (2000), et Little Odessa (1994). Récit d'une bonne grosse claque.

Je me pose devant mon écran un peu pensif. Deux films traînent dans les tiroirs de mon ordinateur. Pas trop envie de mater. Genre premiers films de Gray ; un peu long - un peu glauque. Mouais. Je me vois hésitant. Je me dis qu'on peut toujours mater les premiers ''essais'' d'un réalisateur qu'on admire avec un brin de condescendance: je repense aux premiers Scorsese, et leurs manques de moyens, leurs acteurs déjà en place, leur style fleuve en construction mais pas tout à fait abouti ; ou bien les premiers Malick, virtuoses, avec leurs ambitions, leur grandiloquence, leur caractère décalé et parfois déroutant ; ou encore les premiers Kubrick, même, quasiment introuvable pour le tout premier, presque inregardables pour les deux suivants tellement voir Stanley se débattre une caméra premier prix, et réussir parfois même à sublimer son image, est agaçant, en comparaison de Docteur Folamour, 2001, ou Eyes Wide Shut. Alors les premiers James Gray, je sais pas. Ils devraient apparaître avec ce côté un brin suranné des années 1990, actrices à la coupe de cheveux à la Holly Gennero/McClane, réal' d'un tout jeune prodige (24 piges le mec) avançant à tâtons, essayant de faire exploser la baraque avec une poignée d'acteurs monstrueux quand même, tentant d'imposer son style avec le tact d'un Fincher sur Alien3, d'avancer ses arguments, et son côté ''in progress'' aux cahiers du cinéma ou leurs équivalents américains. Pas forcément convaincu.

J'ai commencé en regardant The Yards. Et bam. Du pur Gray, de la première à la dernière image. Une ambiance côte Est dégueulasse, une image absolument, un scénario calé à la virgule près. La révélation (ou plutôt confirmation après Boogie Nights) d'un Walhberg impressionnant ; l'apparition de Phoenix, en apesanteur du début à la fin. L'histoire est classique, un ex-taulard condamné pour petits délits tente de se refaire une vie, et replonge à ses dépends. Qui pourrait te faire de ça un grand film ? Honnêtement, quand on voit un pitch pareil être transformé en apocalypse américaine, en fuite en avant insoutenable, on peut juste s'incliner. Les images s'enchaînent, on en redemande. La dissection de la middle-class fin 1990 par une famille un peu pathétique, de la corruption et de la réussite sociale, de la ligne fine entre la négociation économique et les magouilles carrément véreuses, entre le banditisme et la petite délinquance, entre l'ambition et la pulsion de mort... Pfiou. Porté par ses acteurs, mais surtout par sa réalisation absolument parfaite, on en revient pas qu'un film pareil ait pu échapper si longtemps à notre regard.

Et puis, je continue à me plaire à me dire qu'un réalisateur, c'est pas faisable d'aimer toute sa filmographie. Je sais pas, même Kubrick a eu son Spartacus, même Scorcese a commis Gangs of New-York (j'attends encore l'ouverture d'un procès), même Coppola a son... non, Coppola, c'est pas un bon exemple. Bref, personne n'a enchaîné le génial au génial, en permanence. Ou rarement.

Little Odessa. Tim Roth, un peu disparu des écrans radars depuis qu'il a osé jouer dans du très mauvais Burton (euphémisme?), à l'exception de son Youth Without Youth qui crée un cataclysme style affaire Dreyfus à chaque fois qu'il est évoqué dans une soirée mondaine, étonne à chaque fois qu'il joue dans les années 1990. On se souvient alors que ce n'est pas qu'une gueule ; pas qu'un type qui joue dans Hulk ; qu'il est ce malade qui faisait Reservoir Dogs. Que c'est un véritable acteur, avec une présence phénoménale, qui peut dégager une puissance, une saleté, une vraie force. Dans le film, tueur à gages, il enchaîne les contrats et est contraint de revenir dans son quartier natal, dans Brooklyn, d'où ses faits d'armes l'ont banni. Aux prises avec la mafia russe du coin, il tente de revoir son petit frère, jeune paumé incarné à merveille par Edward Furlong (mais si, vous savez bien, le p'tit con de Terminator II, aussi connu pour son rôle de p'tit frère dans American History X). J'ai toujours eu de la sympathie pour ce mec là, qui a un regard dépressif, un jeu millimétré, un faux dilettantisme qui lui colle à la peau, dans tous ses rôles. Un vrai plaisir de le voir à l'oeuvre, encore post-adolescent, l'oeil hagard, l'esprit perdu, mêlant l'admiration pour son grand frère avec une profonde incompréhension du monde qui l'entoure, allant se réfugier dans les salles de ciné à la Travis Bickle. La claque de voir ce petit mec, lui aussi un brin évincé de nos écrans, te tisser une personnalité aussi attachante, avec cette gueule d'ange, cette profondeur de jeu réelle. 

Histoire de ne pas paraître à l'aube de la rédaction d'une hagiographie sur Gray, je vais formuler un début de réserve. Dans le premier comme dans le second, on pourrait reprocher une forme de surenchère un peu malsaine au réalisateur. Un besoin de marquer, de choquer. De vouloir nous embarquer jusqu'au bout, un peu trop. Dans les deux cas, l'histoire est la même. Une course sans fin où le spectateur plonge la tête la première pour accompagner les protagonistes dans le cercle vicieux de la violence. Les deux finiront mal, et s'annoncent dès le départ comme tels. Exemple, la scène de fin de Little Odessa est l'une des plus sales que j'ai vues depuis fort longtemps. Je ne sais pas si c'est le contexte, l'injustice, la surenchère, le drame porté à son point névralgique, mais j'ai assez rarement été aussi nauséeux devant cette image de fin. Car, certes, James Gray manie ses climax avec plus de finesse dans Two Lovers ; il maîtrise ses scènes de violence avec plus de force dans La Nuit nous appartient ; il enveloppe ses scénarios, les dramatise, avec plus de sagesse, et donc de talent, dans ses deux dernières réalisations. Reste que The Yards et Little Odessa sont des grandes merveilles. Des grands films des années 1990. Des repères de toutes les grandes trames des films noirs futurs ; des hommages sans fin aux films noirs passés ; des objets maîtrisés, enlevés. Magnifiques.

Immense James Gray.



The Yards, James Gray, 2000.

lundi 27 août 2012

Le Grand Détournement - Flim de culte

Incontournable. Mérite-t-il plus qu'un délire entre amis autour d'une bière ? Réponse la moins classe du monde. 


Le grand détournement - La classe américaine, Michel Hazanavicius & Dominique Mézerette, 1993.












Georges Abidbol, l'homme le plus classe du monde, meurt au large de l'Australia et de la Soute América, dans l'Océan Soute Pacifique (pas très loin de l'atoll de Pom Pom Galli). Trois ''journalistes'', Pétaire (R. Redford), Stévaine (D. Hoffman), et Dave (P. Newman) enquêtent sur ses dernières paroles, ''Monde de merde''. 

Même s'il est connu, je rappelle rapidement le principe du Grand détournement: le montage d'images de flims de la Warner tournées entre 1959 et 1980 (qui vont des Hommes du président à Mad Max), en faisant dialoguer (avec la participation des authentiques doubleurs, et celle de quelques blaireaux comme Chabat, ou Hazanavicius lui-même) Stewart, Wayne, avec Fonda, Sinatra ou encore Gable, dans une histoire complètement débile.

Je vais vous raconter une histoire pas banale. En regardant ce flim pour la première fois, j'étais vraiment surpris. Un peu ennuyé au départ, pas totalement réceptif au délire permanent qui entoure l'histoire. Un enchaînement de dialogues plus stupides les uns que les autres. Des vannes un peu poussives. Un engouement pas présent. Une histoire qui peine à démarrer. Et je sais pas, un moment de pur merveille, qui en réalité, j'allais m'en rendre compte, dure 70 minutes, s'est révélé. La parodie pas très drôle est devenue un objet de fascination. Un vrai. D'autant que ce gros bordel cinéphilique n'est pas si évident à partager (le fait que j'ai passé, en compagnie d'un très bon ami, des soirées entières à en réciter des passages complets n'aidant peut-être pas une diffusion restreinte dans mon cercle restreint de connaissances). Le délire n'est pas si facile à faire passer, à expliquer. Le flim est assez vulgaire, pas toujours fin, un peu ''limité'' même dans l'humour: du moins à première vue. Car, et je m'enflamme un peu mais je le pense vraiment, il atteint des sommets dans la construction humoristique que j'ai rarement, très rarement, vu ailleurs: certains montages détournent des situations de flims parfois tragiques en moments de pure merveille ; les doublages collent, par endroits, exactement au ton, au visage, à la réaction, des personnages tournées en dérision ; les jeux sur le montage, le flashback, les onomatopées, les running gag, les flashbacks dans le flashback, les conclusions improbables, les parenthèses stupides, les fentes du quatrième mur (vous savez, cet écran imaginaire qui sépare le spectateur de la représentation, et qui, en théorie, ne doit être brisé) sont souvent très, très travaillés.


Mais il y a plus: le flim est une référence cinématographique permanente. C'est un peu l'enjeu d'un flim qui est une vaste blague, un objet de dérision. On se marre tellement que l'on oublie que... c'est un ouvrage de cinéma, et un vrai. Difficile d'abonder dans le sens du ''grand flim'', dans la mesure où, aussi fan que je suis de cette oeuvre, je conviens facilement de ses quelques faiblesses, de ses brèves longueurs (...), et de ses rares répliques mal placées ou doubleuses (pardon mesdames) peu inspirées. Reste une avalanche de répliques cultes, de détails partout et tout le temps qui donnent une saveur exquise à cette grosse bouffée de cinéma. C'est un massacre, extrêmement rythmé, extrêmement convaincant, extrêmement jouissif. C'est aussi, et je le reconnais d'autant plus que je déteste la plupart des doubleurs français (qui m'ont tant fait souffrir dans mes jeunes années de téléchargement illégal), la preuve du travail monstrueux qui peut être celui d'un doubleur (ici, aidé d'un monteur au poil), du très, très réel talent qu'il faut avoir pour faire du doublage un enjeu de cinéma. 

Ce n'est malheureusement pas ici que je déverserai quelques unes de plus belles répliques du flim, c'est pas vraiment le lieu. Je contournerai cet obstacle en évoquant les champs lexicaux du flim qui 1) sont à mourir de rire, et 2) annoncent des petites merveilles futures qui se gaveront de cet esprit inventif, attentif, et central dans le champ de la comédie (M. Bonnisseur de la Bath, si tu m'entends...). Hazanavicius (parce que c'est bien un réel, un legitimate, premier long-métrage), c'est ce vocabulaire suranné, cet argot qui sent délicieusement la naphtaline: cet univers, c'est un pataquès, des busards, un pérave pris pour une buse, et des collec' de pins ; on y reçoit des missives, on est limite nervous breakdown, on croise un groupe number one, on s'en va la remplir derechef (sa gorge profonde), on pipote (mais juste un peu) ; on peut être bien feinté, admirer l'effet ''spéciau'' de la sonnette, mais ne pas être pris pour la bonne poire. On exulte dans ces codes verbaux ancienne et nouvelle écoles réunies, pas si drôles s'ils sont isolés, mais qui repris, enrichis, s'envolent avec grâce entre deux jurons dégueulasses.

Le génie de ce flim est d'autant plus difficile à comprendre que les autres réalisations faites sur le même registre sont assez moyennes, voire carrément médiocres: pour Hazanavicius & cie, Derrick Contre Superman (court de 1992) garde toute ma sympathie (on sent toute la fraîcheur naissante de l'exercice), mais Ça détourne est un gros, gros ratage en la matière. Gros ratage qui annonce d'ailleurs les médiocres parodies ayant fait les beaux jours d'Internet, et qui ont très, très souvent pris leurs sources dans le modèle du Grand détournement, et sont, mais ce n'est qu'un avis personnel, pour leur immense majorité très mauvaises (je ne suis pas du tout fana de Mozinor et ses équivalents, même si je lui ai piqué la belle photo du flim). Le grand détournement est unique en son genre. Correspond à cet esprit des années 1990 qui, malgré lui, ferme une page de l'humour français, qui deviendra ensuite, dans l'ensemble, celui que nous connaissons tous (attention, petit pétage de câble perso), celui où on rit du quotidien, des petites manies, des petites références sans prétention, et ahahaha, tout le monde fait ceci ou cela (le GPS et Ikea), et puis on parle du ski, et de la boîte de nuit, et puis du fait qu'on vit tous les mêmes expériences huhuhu. Enfin les Gad, Florence, Kyan, Norman et consors qui, s'ils sont (parfois, mais vraiment parfois) drôles à leur manière, appartiennent à une autre forme de rire, moins engageant, moins risqué, moins vulgaire aussi, mais surtout moins fun, moins paquet de pâtes entre potes, moins rire gras et franc tout en pouvant être subtil et inaccessible à la première écoute, ou à la dixième (aujourd'hui, qui peut ne pas comprendre un sketch ou une blague d'une comédie française de base ?). Monde de merde.

Alors, oui, Le grand détournement est un cas à part. Il est drôle, prenant, clivant, et paradoxalement léger. Et surtout, il est un vrai flim, une vraie comédie. Et sans doute l'une des meilleures qu'il m'ait été donnée de voir (une trentaine de fois), et ce, toute époque et tout support confondus.

dimanche 26 août 2012

My Dinner With André, ou le triomphe de l'ivresse

J'ai un peu honte des raisons qui m'ont fait voir ce film, sa parodie dans un épisode de Community (s02e19, ''Critical Film Studies''). On a les références que l'on peut. 

My Dinner With André, Louis Malle, 1981.


New York, début des années 1980. Deux anciens amis se retrouvent dans un restaurant. La discussion dure près de deux heures. 

Film fleuve, enivrant, My Dinner With André est une claque. Bricolé par deux auteurs, qui en sont aussi les deux acteurs, le film est d'une simplicité déconcertante. Deux hommes discutent. Sans phrases choc, sans tentatives de séduction du spectateur. On parle d'amour, d'expériences spirituelles, de théâtre, de vieillesse, d'idéalisme, de politique, un peu. Les auteurs jouent sur le temps, sur l'ivresse du moment, sur l'emballement de la conversation, sur l'incompréhension du spectateur. Étonné, déconcerté, enthousiasmé, enivré, on participe avec eux à cette discussion longue, parfois brillante, parfois inepte, toujours marquante. Le film s'appuie sur le non-évènement, sur la construction autour du vide. Un bel exercice.

On pourra reprocher à My Dinner With André de se vouloir intello. Un peu à la manière d'un film de Rohmer en son temps. Le genre de pellicule qu'on ne passera jamais que sur Arte, entre 1h15 et 3h du matin, pour des amateurs insomniaques et patients. Un Ma nuit chez Maud sans histoires, et peut-être un brin moins démonstratif. On pourrait le croire parfois un peu masturbateur. Pourtant, et c'est la force du film, il n'est jamais inaccessible. Il multiplie les références, les jeux d'interprétation, les réflexions déconcertantes. Les discussions sont lointaines, marquantes, irréelles. Wallace Shawn, avec son air bouffi, sa calvitie précoce, son timbre de voix nasillard, représente à la perfection le terre-à-terre peu sûr de lui, en prise avec la difficulté du réel new-yorkais. André Gregory est l'homme de théâtre expérimental perché, paumé, souriant et profondément atteint, qui raconte chacune de ses expériences absurdes comme si c'était une tirade de Shakespeare. Le film porte deux grandes performances d'acteurs, celle de Gregory en premier, qui joue à la perfection l'acteur dans l'acteur. La réalisation est sobre, donc parfaite. Le Gymnopédies n°1 de Satie achève cette jolie construction.

Le film raconte l'ivresse d'une conversation, décrypte un rapport possible du réel à la fiction. Tente un peu de faire de la philo de l'art. Simple, prétentieux dans sa forme comme il faut, il agit comme une belle discussion entre amis. Le film avance et l'ivresse du spectateur avec lui.

À la fois dérangé et repu, frustré et satisfait, on ne sort de ce film qu'avec une gueule de bois existentielle, un sentiment de malaise plutôt vivifiant. Film lent, très lent, porté par deux acteurs, il incarne parfaitement la déprime des 80's, le sentiment limité d'une génération qui a atteint ses limites. Grand film.